Dans le chapitre précédent:

 

Magalie a rompu avec Olivier suite à un appel téléphonique avec Jean-François. Elle a reçu la visite d’un policier.

 

Chapitre 2

Magalie s’affala sur son divan rose, les yeux humides, un nœud dans le ventre et une lourdeur que ses jambes ne pouvaient plus supporter. En état de choc, tout ce qu’elle voyait, c’était son cadran numérique : neuf heures quarante-huit. Elle ne comprenait pas comment les secondes pouvaient continuer de pulser. Elle savait que le pouls de cette horloge serait buriné à jamais dans sa mémoire. Ce cadran, son livre de comptabilité abandonné à la page soixante-quinze, son marqueur jaune pointant vers les mots « Déduction pour amortissement. »  La boule dans son ventre s’amplifia et elle la sentit se transformer en sanglot, mais rien ne sortit. Elle entendit une porte claquer dans le corridor de la conciergerie. Le bruit résonna dans sa tête, longtemps, comme une détonation.

Clac !

C’était fini pour Sylvie, sa sœur était morte, la porte de sa vie venait de se fermer et elle ne s’ouvrirait plus jamais.

Magalie réalisa qu’elle était désormais seule au monde.

Abandonnant tout, elle saisit sa valise, déjà prête, et quitta Montréal. À Saint-Hyacinthe, elle eut un petit hoquet, à Drummondville, un sanglot et à la hauteur de Trois-Rivières, elle réussit à contenir ses larmes en serrant le volant de toutes ses forces.   Elle alluma la radio et reconnut Nights in white satin de The Moody Blues.

Elle se laissa porter par le rythme de la musique, mais une contraction dans la gorge l’empêcha de chanter. Sans trop comprendre pourquoi, elle eut l’impression qu’une odeur envahissait l’habitacle de la voiture. Paloma Picasso, le parfum de Sylvie. Le souvenir de cette senteur s’empara des narines de Magalie et, comme le refrain de la chanson, il se faufila jusqu’au fond de son cœur.

Le trémolo dans la voix du chanteur fit vibrer le nœud dans son ventre. C’en était trop. Elle ne vit plus la route, ses yeux inondés de larmes, elle entendit un gémissement sortir de sa gorge. Avait-elle déjà dit à sa sœur qu’elle l’aimait ?

La musique blessait ses oreilles.

Elle voyait sa sœur dans sa tombe, endormie dans le satin blanc pour une nuit sans fin.

Elle réussit à arrêter la voiture sur le bord de l’autoroute. Aveuglée par cette image, elle s’éjecta de son siège pendant que la musique continuait dans sa tête.

Elle ne reverrait plus jamais sa sœur. Ses entrailles se changèrent en une énorme boule pendant que les automobiles défilaient à une vitesse folle à côté d’elle. L’odeur obsédante du parfum lui souleva le cœur. La musique à ses oreilles se transforma en un vroum ! vroum ! Le bruit de la circulation lui battait les tympans. Dans un intolérable spasme, elle vomit larmes et déjeuner dans le fossé.

Elle atteignit Québec épuisée avec des crampes dans les bras. Magalie, l’estomac encore à l’envers, roula sur le boulevard Laurier, puis bifurqua sur Holland. Les hélicoptères des érables à Giguère tournoyaient dans l’air embaumé du parfum des tilleuls. Magalie observa des enfants pédaler sur leur vélo, des coureurs qui sillonnaient les trottoirs. Elle les voyait dans cette journée nuageuse, mais elle se sentait en dehors de leur monde. C’était comme si elle les apercevait depuis une bulle hors du temps.

Sur la rue des Mirettes, elle aperçut plusieurs véhicules du service de police. Ceinturé d’une banderole jaune, le vieux cottage de briques rouges à l’ombre des grands érables semblait paisible et immuable.

Magalie gara sa voiture dans la rue et s’avança vers la maison. Un policier en uniforme l’arrêta. Après s’être identifiée, Magalie vit approcher un autre homme habillé en civil. L’inspecteur Louis Duclerc se présenta à elle. Les cheveux en désordre et le visage sévère, il lui brossa un rapide tableau de la situation. Elle le regardait parler, entendait les mots à travers un brouillard sans comprendre un son. Elle remarqua la chemise fripée et le veston mou. Il avait l’air fatigué mais avait un regard intelligent.

Le policier finit par prendre conscience que Magalie ne l’écoutait pas. « Je reviens », glissa-t-il en s’éloignant pour discuter avec ses collègues.

Puis, Magalie fut surprise de voir arriver sa copine Gina.

« Mais qu’est-ce que tu fais ici, Gina ?

— J’ai entendu à la radio qu’il y avait eu un meurtre sur des Mirettes. Alors qu’est-ce que tu penses ? Je suis venue vérifier. Ne me dis pas que c’est Sylvie, s’inquiéta Gina en se mettant la main sur la bouche avec un trémolo dans la voix.

Entendant la réponse de Magalie, Gina, les yeux pleins d’eau, la prit dans ses bras.

« Oh, c’est terrible. Il n’est pas question que tu restes ici, lança Gina. Tu viens t’installer chez moi. »

Les policiers et les techniciens commençaient à quitter les lieux. Duclerc revint vers les jeunes femmes. S’adressant à Magalie, il remarqua son état de choc. Gina se présenta et expliqua à l’inspecteur que Magalie resterait chez elle dans les prochains jours. Il lui donna sa carte et nota le numéro de téléphone de Gina en avisant Magalie qu’il allait la contacter le lendemain. Il se retourna, un collègue l’appelait.

Gina lui demanda s’il avait encore besoin d’elles. « Pas pour le moment, lança-t-il en s’éloignant. »

« Viens, on va aller chercher tes bagages dans ta voiture », ordonna Gina. Les deux filles virent arriver une grosse Mercedes noire dans la rue. Le conducteur, un homme aux cheveux grisonnants, en sortit. Un monsieur chic, complet, cravate et loafers italiens.

Il s’approcha d’elles : « Bonjour, je suis le docteur Lendro, je travaille avec Sylvie Douchard. » Gina fut plus rapide que son amie et se présenta en lui tendant la main.

« Voici Magalie, la sœur de Sylvie. » Il lui serra la main. « En fait, je suis le chef du département à l’hôpital et je m’inquiétais parce que Sylvie était absente hier. »

Il était venu prendre des nouvelles.

Catastrophé en apprenant les faits, il leur demanda s’il pouvait aider. Magalie, toujours dans les brumes du choc, se dirigea vers sa voiture. Elle ouvrit la porte et s’assit à la place du passager. Elle entendit sa copine fournir ses coordonnées au médecin. Gina le dirigea ensuite vers Duclerc. « Peut-être qu’il voudra vous parler. »

Gina rejoignit Magalie.

« Sacrée Gina… deux fois en quelques minutes. Tu ne manques pas une occasion de donner ton numéro ! », déclara Magalie.

— Franchement, Mag, comment peux-tu faire un commentaire comme ça ? Je t’emmène chez moi, on s’en va tout de suite.

— Mais pourquoi veux-tu que j’aille chez toi ?

— Voyons donc, ta sœur vient d’être tuée dans cette maison. Je ne te laisserai pas toute seule, ici, sur une scène de crime. Tu vois le ruban.

— Une scène de crime ? Mais c’est chez nous !

— C’est plein de policiers et as-tu envie de te retrouver en face du meurtrier ?

— Crois-tu qu’il puisse revenir ? demanda Magalie, les yeux pleins d’effroi.

— On ne sait jamais. Allez, on part. On prend mon auto. » Magalie sortit de sa voiture pour prendre la place du conducteur en disant : « Non, je te suis avec la mienne.

— Non ma belle, tu n’as pas une tête à conduire. Tu as l’air à moitié morte, répliqua Gina sans réfléchir. »

Voyant son amie blanchir, elle se corrigea.

« Oh, excuse-moi, Mag, mais tu ne t’en rends pas compte de ton état de choc ! »

Une fois installée dans la voiture de Gina, Magalie s’exclama : « Le chlore. Il faut mettre du chlore dans la piscine. »

 Puis elle se mit à glousser d’un rire nerveux.

« Ma sœur vient de mourir et je pense au chlore ! »

— Oh ! ça ne me surprend pas de toi, tu as toujours tes réflexes de fille organisée, répliqua Gina. Est-ce vraiment important de mettre du chlore là, maintenant, dans la piscine ? »  Voyant l’expression de son amie, Gina marmonna : « D’accord, d’accord, le chlore, allons mettre du chlore. Non, d’après moi, on ne pourra pas mettre du chlore, les policiers ne nous laisseront pas faire. »

Magalie sortit de la voiture et, suivie par Gina, elle se dirigea vers l’inspecteur. « Laisse-nous nous occuper du chlore, Magalie. Une tasse, ça devrait être assez », insista Gina, qui se déplaçait vers l’arrière de la maison avec l’inspecteur. Magalie les suivit.

En discutant de l’entretien de la piscine avec le policier, Gina observa Magalie et vit couler des larmes sur ses joues. Elle suivit la ligne de son regard. Un bikini que plus personne ne porterait désormais pendait bien sec sur la corde à linge.

Dans la voiture, Gina avoua à Magalie : « Sais-tu, je crois que j’aurais été incapable de me rendre à Québec comme tu l’as fait. Tu aurais dû m’appeler.

— C’était déjà prévu que je vienne à Québec, je devais passer la fin de semaine avec Sylvie. Donc, ma valise était déjà prête, mais je dois te dire que j’ai vomi en chemin. En plus, Gina, imagine-toi que ça fait deux jours que j’ai cassé avec Olivier.

— Un malheur n’arrive jamais seul, répliqua Gina en détournant les yeux. » Magalie ne pouvait se douter que son amie le savait déjà.

« Attends, ne pars pas tout de suite », demanda Magalie.

Elle regarda la maison de son enfance.

Les fenêtres et les portes blanches trouaient la façade de briques rouges. La galerie était surmontée d’un auvent blanc et vert au motif rayé qui répétait les couleurs de la fenestration et des volets du deuxième étage. Le bois de chacun de ces volets vert forêt était percé en son centre par une forme en sapin. Sur la gauche, l’allée menait à un garage. Attenant à la maison, il était doté d’une porte aussi blanche que l’ensemble de la fenestration. Devant la galerie, la haie de pivoines roses Kennedy promettait, avec ses boutons, une floraison abondante dans quelques jours.

Une éclosion florale que Sylvie ne verrait plus jamais.

« Ok, on peut y aller, soupira Magalie.

— On va arrêter sur la rue Maguire pour acheter des sous-marins, il n’y a rien à manger à l’appartement.

— J’ai encore l’estomac à l’envers. Comment as-tu su que Sylvie était morte ? Pourquoi n’es-tu pas au bureau ?

— Je te l’ai dit tantôt. En plus, hier, je n’ai pas bien dormi et j’ai décidé de prendre congé cet après-midi. En retournant chez moi, j’ai entendu à la radio qu’il y avait eu un meurtre sur la rue des Mirettes. La curiosité m’a amenée.   Et quand j’ai vu tout le brouhaha dans la rue, je me suis dit, c’est impossible ! »

Magalie observa son amie.

Elles s’étaient connues au début de leurs études secondaires et avaient sympathisé pendant leur premier cours de mathématiques. Elles avaient formé un duo atypique, mais inséparable jusqu’au début de leurs études universitaires. Gina avait étudié à Laval tandis que Magalie avait opté pour l’Université de Montréal. Elles avaient continué à se voir de façon sporadique quand Magalie visitait Québec ou quand Gina se rendait à Montréal. Magalie, grande et blonde, semblait le contraire de Gina, la brunette. Celle-ci arborait une silhouette un peu boulotte à l’époque. Elle était devenue, maintenant, une jeune avocate aux charmes sensuels recherchés. Ses yeux noisette surmontaient des joues recouvertes de taches de rousseur qui n’avaient jamais disparu. Son air espiègle d’adolescente s’était transformé. Que ce fût par l’inclinaison de sa tête, sa façon de se mouvoir ou le rythme de sa démarche, une volupté féminine émanait d’elle.

En stationnant la voiture sur la rue Maguire, Gina dit : « Attends-moi dans l’auto, ça ne sera pas long. »  Elle sortit de la voiture et entra dans le petit restaurant, donna sa commande et pendant qu’on la préparait, elle appela chez elle. Elle entendit son répondeur débiter le message habituel et raccrocha aussitôt, soulagée : ses visiteurs de la veille étaient bel et bien partis.


Ce roman est une œuvre de fiction. Les personnages et les lieux qui y sont décrits sont le fruit de l’imagination de l’auteure. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, ou avec des événements réels, serait purement fortuite.

© Francine Boilard