Dans le chapitre précédent:
Magalie a eu une conversation avec l’inspecteur Duclerc. Il lui a posé des questions qu’elle n’a pas aimées. Et elle lui a demandé comment sa soeur a été tuée.
Chapitre 4
La main de Magalie bougeait dans un mouvement circulaire et perpétuel sur la tête de Grisou, le chat de Gina. Installée ainsi depuis des heures sur le sofa dans le salon de son amie, la jeune femme regardait dans le vide et des larmes coulaient parfois sur ses joues.
« Sais-tu comment elle est morte ? questionna Magalie.
— Bien oui, le policier nous l’a dit hier, rétorqua Gina.
— Je ne m’en souviens pas !
— Il pense qu’on l’a étranglée.
— Oui, je sais, répliqua Magalie.
— Tu viens de me dire que tu ne t’en souvenais pas.
— Je lui ai demandé ce matin comment elle était décédée. Il m’a répondu qu’il nous l’avait dit la veille. J’étais mal à l’aise, car je n’ai aucune trace de ça. Je cherche dans ma mémoire et c’est étrange, c’est comme si c’était effacé.
— Ça doit être le choc, Magalie. Là, tu sais qu’on va devoir commencer à faire des arrangements pour les funérailles.
— Vas-y, Gina, veux-tu m’aider ? Choisis comme si c’était ta propre sœur.
— Je ne peux pas faire ça toute seule, tu dois venir avec moi, Magalie.
— Demande à ton père, il nous a aidées lorsque mes parents sont… De toute façon, c’est lui qui est censé avoir son testament. Si elle l’a fait, je ne suis pas certaine. Tombe fermée et on reçoit les condoléances une heure avant la cérémonie. Ce sont mes uniques consignes. »
Magalie se sentait incapable de voir sa sœur dans le satin blanc de sa tombe. En rêve, c’était bien assez.
Les obsèques eurent lieu à l’église du Saint-Sacrement. Sise sur le chemin Sainte-Foy, c’était un bâtiment de style roman avec ses deux tours et son œil-de-bœuf garni d’un vitrail. Cet endroit avait fait partie de la vie de Magalie. Baptême, communion, confirmation. La dernière cérémonie avait été les funérailles de ses parents. Une fois de plus, elle se remémora cet évènement pénible. En ce jour marquant, elle avait le sentiment de se retrouver environ trois ans plus tôt dans une sensation bizarre de déjà-vu. C’était une journée aussi pluvieuse qu’aujourd’hui. Comme si mère nature s’était déguisée en pleureuse. Magalie avait l’impression que Sylvie était à ses côtés comme aux obsèques de son père et de sa mère. Elle entendait les commentaires que Sylvie aurait chuchotés à son oreille : « Oncle Georges sent encore le gin… tante Rosalie, le parfum cheap… Franchement, ma tante Andrée m’a pincé la joue comme si j’avais douze ans. C’est vrai, j’en avais peut-être onze lorsque je l’ai vue la dernière fois. » Magalie se retourna, la chercha des yeux et n’arrivait pas à croire que sa sœur était couchée là, au bout de l’allée, dans cette grande boîte garnie de fleurs devant l’autel.
Elle reçut la visite de plusieurs collègues de Sylvie, médecins, infirmières ou employés de l’hôpital et même de quelques patients. L’église était bondée. Sylvie semblait très appréciée de tous. De vieux amis de la famille, des voisins. Magalie revit des gens qu’elle n’avait pas croisés depuis bien longtemps.
Des rencontres furent plus touchantes, comme celle avec Stéphanie, maintenant âgée de dix ans. Elle était venue avec son papa. Magalie avait été sa gardienne favorite et elle était restée attachée à cette petite rouquine aux grands yeux verts. Elle savait que ses parents avaient vécu un divorce pénible quelques mois plus tôt. Sa mère était partie vivre à Toronto. Stéphanie ne l’avait pas revue depuis, et en était très troublée. Quand elle vit son regard plein de tristesse, Magalie en fut encore plus retournée. Elle eut l’impression que quelque chose n’allait pas. Elle ressentit, face à cette gamine, une émotion à la fois vague et subtile.
Le visage rempli de marques de rouge à lèvres, Magalie avait hâte que ce calvaire s’achève. Puis, elle vit approcher Pierre Lormier. « Bonjour, Magalie, ça fait longtemps qu’on s’est vu. Tu me reconnais, Pierre Lormier, le fils des amis de tes parents ?
— Bien sûr, tu n’as pas changé. On a dû se voir aux obsèques de mes parents la dernière fois. Comment vont les tiens ?
— Mon père est décédé d’une crise cardiaque l’an dernier et ma mère fait un début d’Alzheimer précoce.
— Oh ! Je suis désolée, je ne savais pas.
— Non, c’est moi qui m’excuse, en fait, car Joanie, ma femme, est malade et n’a pas pu venir. »
« Je ne la connais même pas », songea Magalie. Et, comme si le temps s’était arrêté, il lui prit les deux mains et lui dit simplement : « Je suis désolé, je t’offre mes sympathies. » Il lui fit la bise, par-dessus toutes les autres bises. Elle eut l’impression de sortir de sa torpeur pendant quelques secondes. Elle ne sut pourquoi la chaleur de cette poigne, la senteur de cette lotion après-rasage ou la rugosité de cette joue contre la sienne l’émurent autant. « Peut-être est-ce parce que c’est le dernier dans la grande filée ? » songea-t-elle.
Soudain, une odeur familière lui pinça le cœur, celle du parfum de Sylvie. Elle chercha autour d’elle. Qui osait commettre un tel sacrilège ? Puis, elle se calma, tout le monde ne pouvait connaître la fragrance que Sylvie utilisait.
La cérémonie débuta.
Après la messe, sur le perron de l’église, Duclerc vint offrir ses condoléances et en profita pour la mettre au courant de nouveaux éléments de l’enquête. « Une voisine a vu une voiture de couleur sombre devant la maison le 15 juin pendant la soirée. Ça ne vous dit rien, une petite auto foncée ?
— Non, pas à première vue, mais c’est quand même vague comme description, répondit Magalie en songeant que l’inspecteur n’avait pas vraiment le don de la délicatesse.
— On n’est pas chanceux. La voisine ne s’y connaît pas assez pour identifier la marque de l’automobile et, en plus, elle a avoué avoir des cataractes ! Elle a fait la remarque que c’était la première fois qu’elle observait cette voiture-là devant votre maison. »
Madame Dubois les interrompit. Le visage en larmes, elle offrit ses condoléances à Magalie. C’est elle qui avait découvert le cadavre de Sylvie en entrant dans la maison comme toutes les semaines pour y faire le ménage. « Je vais te rappeler, Magalie, pour le ménage, j’aimerais ça continuer quand même. » Magalie comprit que ce travail était important pour elle, financièrement. « Bien sûr, madame Dubois, il n’y a pas de problème. On va s’arranger. »
Gina s’approcha et madame Dubois la reconnut. « Comme tu es devenue une belle jeune femme, Gina. Ça fait une éternité que je t’ai vue. » Elles discutèrent et, lorsque la vieille dame s’éloigna, Magalie demanda à Gina : « J’espère qu’Olivier n’est pas là. Est-ce que tu l’as vu ?
— Non, répliqua-t-elle.
— Ça ne me surprend pas. Penses-tu qu’il est au courant ? Je ne l’ai pas prévenu. Toi, l’as-tu appelé ?
— Non, mais franchement, Magalie, ils en ont parlé dans tous les médias.
— Dans le fond, je suis contente de ne pas le voir, mais, en même temps, ça me fait un petit pincement au cœur. On a vécu ensemble et il ne vient pas aux funérailles de ma sœur.
— Crois-moi, Magalie, tu mérites mieux », conclut Gina.
Elle ne le vit pas non plus au cimetière. Magalie entendait même la réplique qu’il lui aurait faite pour se disculper : « Moi, tu sais, les partys avec des petits sandwichs dans le sous-sol d’église, ce n’est pas mon fort ! » Elle se dit qu’elle avait bien fait de lâcher ce salaud.
***
Quelques jours plus tard, Gina avait forcé Magalie à sortir pour se changer les idées. Assise dans un café terrasse sur la Grande Allée, Gina essayait d’égayer son amie avec peu de succès. Le beau temps avait amené, sur cette artère branchée, non seulement les touristes, mais aussi tous les jeunes fêtards. Une bande de jeunes hommes défilaient sur le trottoir rigolant et parlant fort. Une troupe de filles en jupes courtes, en camisoles légères et en talons hauts les précédaient. « Oh ! Que ça fait du bien qu’il fasse beau, dit Gina. Toi qui habites Montréal où l’hiver est moins long, es-tu certaine de vouloir revenir à Québec ?
— Gina, il y a à peine deux semaines de différence. C’est écrit dans le ciel que je reviens. Je n’ai pas envie de vivre à Montréal. D’autant plus que, maintenant, je n’ai plus aucun lien là-bas.
— As-tu réalisé ? À part la maison, aujourd’hui, il n’y a rien qui te retient à Québec.
— Je ne suis pas intéressée par la maison, Gina. Non, je veux vivre ici à cause de la qualité de vie. En plus, regarde autour de toi, c’est tellement une belle ville.
— C’est quoi, ton plan ? demanda Gina.
— Bof ! je vais me plonger dans l’étude et tout faire pour réussir mon examen de comptabilité. C’est bête à dire, mais même si je ne suis plus avec Olivier et que Sylvie est décédée, ça ne change pas mon programme. Ensuite, je reviens à Québec, je vends la maison, je m’achète quelque chose de neuf, bien à moi, je me trouve un chum, puis “ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants.”
— Si tu as besoin d’aide pour la succession, tu ne te gênes pas.
— Oui, merci. Ton père m’a déclaré la même chose hier après-midi. Ça va devoir patienter quelques mois, lorsque j’aurai mon diplôme officiel. »
Magalie se rappela le décès de ses parents. Elle se remémora un moment en particulier : lorsque les deux sœurs étaient revenues à la maison après la rencontre avec maître Falardeau. L’avocat de leur père venait de leur lire le testament et les mettre au courant du bilan. Sylvie, qui avait les cheveux du même auburn que son grand-père, donnait l’impression d’avoir la tête en feu tellement elle était en colère. Magalie, elle, se sentait ambivalente après cette rencontre. Bien sûr, elle était contente d’avoir un avenir financier assuré, mais elle ressentait de la déception pour sa mère, qui n’avait pas profité de cet argent. Maintenant, Magalie héritait en plus de tous les biens de sa sœur.
Elle ferma la maison sur des Mirettes dans les jours suivants après avoir demandé au voisin de s’occuper de la piscine et du courrier. Magalie discuta avec madame Dubois au sujet de l’entretien de la maison. Et elle fit ses adieux à Gina. « Je vais me concentrer sur l’étude pendant tout l’été. Alors, n’attends pas trop de mes nouvelles, lui dit Magalie.
— Si ça ne va pas, tu m’appelles. Non ! je préférerais que tu m’appelles régulièrement, sinon je serai inquiète. N’oublie pas, téléphone-moi, sinon je vais te harceler.
— Promis.
— Pas de nouvelles d’Olivier ?
— Non, répondit Magalie, mais je crois que c’est aussi bien comme ça. »
Gina décréta : « Tu mérites mieux, tu sais. »
Magalie ne pouvait se douter que Gina parlait en connaissance de cause.
Ce roman est une œuvre de fiction. Les personnages et les lieux qui y sont décrits sont le fruit de l’imagination de l’auteure. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, ou avec des événements réels, serait purement fortuite.
© Francine Boilard

Je te pose la même question qu’à Marie-Josée: Est-ce que publier deux chapitres en deux jours différents par semaine serait mieux? Ou bien publier deux chapitres une fois le samedi?
Est-ce que publier deux chapitres en deux jours différents par semaine serait mieux? Ou bien publier deux chapitres une fois le samedi?
L’attente en valait la peine. On a eu droit ce matin à une grosse bouchée de ton roman. Encore une fois tu nous laisses avec une phrase qui donne le goût de connaitre la suite.
Il y a combien de chapitres????
Tu devrais le publier. L’attente est trop
Longue ….
On verra! Merci Justin pour ton intérêt.
De plus en plus intéressant ! Je ne sais rien sur les cataractes, mais si la voisine en souffrait, comment est-ce qu’elle était certain de ne pas avoir vu la voiture avant ? On verra, j’imagine.