Dans le chapitre précédent:
Les funérailles ont eu lieu à l’église du Saint-Sacrement. Magalie n’a pas changé ses plans de vie et va retourner à Montréal. Elle n’a pas eu de nouvelles d’Olivier depuis leur rupture.
Chapitre 5
Magalie tourna la clé dans la serrure de la porte de son appartement à Montréal. Son livre de comptabilité traînait, toujours figé à la page soixante-quinze, et son sofa lui parut plus terne que jamais. Ses plantes jaunies et sèches gisaient dans leur pot. Une odeur de renfermé complétait l’ambiance et confirmait qu’une éternité s’était écoulée depuis qu’un policier lui avait annoncé le décès de sa sœur. Magalie déposa sa valise dans sa chambre, elle ouvrit les fenêtres. Au lieu de commencer à ranger ses bagages comme elle l’aurait fait d’habitude, elle s’affala sur le matelas. Ce lit qu’elle avait partagé avec Olivier.
Le réfrigérateur se mit à vrombir. Les yeux fermés, les bras en croix, étendue en travers du lit, elle poussa un long soupir. Puis un autre, jusqu’à ce que l’ampleur de sa solitude l’étouffe. Ses yeux se remplirent de larmes. Ses pensées oscillèrent et se transformèrent en colère envers Olivier. Il n’avait rien dans le ventre, d’ailleurs, elle se demandait s’il aurait le courage d’aller aux obsèques de ses propres parents. C’était la preuve qu’elle ne pouvait pas compter sur lui dans les moments difficiles. D’une bourrasque, sa rage se mua en un énorme tourbillon, un prodigieux ouragan venant du fond d’elle-même. Magalie était seule, mais elle allait s’en sortir ! Prenant la résolution de se lancer à fond dans ses études, rien ne pourrait la détourner de son objectif : l’examen en septembre. Discipline. Elle s’entoura d’une bulle à l’épreuve des émotions, du stress, des maladies, des hommes, des baisers et de l’amour. Magalie se retira au plus profond de son être et se retrouva comme dans l’œil d’un ouragan, dans ce calme terrifiant, ce blanc si puissant au cœur de la tempête. Rien ne peut arrêter un cyclone.
Horaire radical de cours et d’étude, alimentation saine entrecoupée par quelques séances de jogging par semaine. Elle ne s’offrait un répit que le samedi matin pour faire les courses strictement nécessaires à sa survie et, le soir, elle allait seule au cinéma. Elle vit presque tous les films du grand écran. Apollo 13, Cœur Vaillant, Pocahontas. Bons ou pas, n’importe quel film pour se distraire et se rafraîchir à l’air climatisé. Elle ne voulait pas s’arrêter, car la peine qu’elle avait frigorifiée au centre d’un énorme bloc de glace risquait de dégeler. Elle parlait si rarement que sa voix semblait parfois rauque.
Les étudiants formèrent des équipes pour la révision finale avant la date fatidique. Ce furent les seules rencontres qu’elle se permit cet été-là.
Le jour J arriva plus vite qu’elle ne l’aurait soupçonné. Même si les autres étudiants qualifièrent l’épreuve de difficile, Magalie eut l’impression de s’en être bien sortie.
Aussitôt terminée, elle retourna chez elle afin de commencer les boîtes pour déménager à Québec. Une autre étudiante de troisième année en comptabilité devait occuper son appartement quelque temps plus tard. Magalie était attendue dans un bureau privé de Québec pour réaliser son stage.
En s’en allant vers la capitale, à bord de sa voiture pleine à craquer, elle ne fit qu’un seul arrêt à Saint-Lambert. Elle laissa, chez la mère d’Olivier, un carton qui contenait quelques bricoles qu’il n’était même pas venu chercher.
« Entre Magalie, entre donc prendre un café avec moi », l’avait invitée madame Dumontier à travers la brume de son ivresse. Avoir une conversation avec elle était la dernière chose dont Magalie avait envie. Madame Dumontier, alcoolique, divorcée, frustrée, déprimée, accrochée à son fils unique qui la négligeait autant que son mari l’avait fait du temps de leur vie commune. Magalie essayait de garder ses distances et elle se servit de son voyage dans sa ville natale comme prétexte. Elle s’éloigna rapidement de la luxueuse demeure.
Arrivant chez elle en fin de journée, elle dut se taper plusieurs virées pour vider sa voiture bien pleine.
Le lendemain matin, madame Dubois entra dans la maison avec sa clé comme toutes les semaines pour faire le ménage. Elle vit un amoncellement de boîtes de carton dans le hall. Puis Magalie apparut dans l’embrasure de la cuisine, en robe de chambre avec une tasse de café à la main. « Magalie, tu es revenue de Montréal, » s’écria la dame pleine d’énergie qui s’avança vers elle pour lui faire la bise.
« C’est tout ton stock ? Quand es-tu arrivée ?
— Hier en fin de journée. C’est pour ça qu’il y a beaucoup de désordre, je suis arrivée affamée et épuisée. Alors ça va être notre ouvrage aujourd’hui, madame Dubois, tout ranger ça. Si ça ne vous dérange pas, on ne mettra rien dans le bureau de Sylvie.
— Pas de problème, répliqua-t-elle, ça fait même mon affaire, je n’aime pas entrer dans cette pièce-là. En tout cas, je suis heureuse de trouver une maison plus vivante. Je suis tellement contente que tu sois revenue. »
Le lundi suivant, par un matin typique d’automne à Québec, Magalie, vêtue d’un nouveau tailleur du même gris anthracite que les nuages dans le ciel, se présenta pour sa première journée de travail.
Elle reprit le même rythme discipliné en troquant les heures d’études contre des heures de bureau.
Elle trouvait que ce style de vie lui convenait très bien ainsi qu’à ses patrons, plus que satisfaits de cette jeune stagiaire zélée. Il ne lui restait plus qu’à attendre le résultat de son examen.
Un soir, en revenant du travail, elle écoutait la radio dans la voiture. L’animateur discutait du référendum devant avoir lieu cet automne-là. Magalie songea que son père devait se retourner dans sa tombe, lui qui avait toujours été fédéraliste. Même si le débat faisait rage partout au Québec, Magalie ne se sentait pas concernée.
Parfois, elle arrivait vraiment à oublier la mort atroce de sa sœur, mais l’inspecteur Duclerc l’appelait régulièrement pour la tenir au courant. En fait, elle s’interrogeait sur la raison même pour laquelle il téléphonait, car il n’avait vraiment rien de nouveau à lui apprendre. L’enquête piétinait sauf pour un nouvel indice.
« Un autre voisin a vu une voiture probablement la même que votre voisine d’en face. Mais il a pu dire qu’elle était rouge. Connaissez-vous quelqu’un qui possède une voiture rouge ? avait demandé le policier.
— Oui, moi !
— Effectivement, mais qui, à part vous, dans l’entourage de Sylvie ?
— J’y réfléchirai, mais je vous ai dit que sa vie sociale était limitée et je n’ai pas rencontré les gens de son milieu de travail à part aux funérailles. »
Un samedi, en début d’après-midi, Magalie, sortait les sacs d’emplettes de sa voiture lorsqu’elle vit la petite Stéphanie marcher, donnant des coups de pied à toutes les feuilles mortes qui se trouvaient sur son chemin.
— Allô, comment vas-tu, ma belle Stéphanie ?
Celle-ci aida Magalie à entrer ses sacs dans la maison, en maugréant qu’elle allait bien.
— Que dirais-tu d’un chocolat chaud ? lui offrit Magalie.
Le visage de la petite s’éclaira : « Comme lorsque tu me gardais ! »
Puis Magalie se rappela l’impression qu’elle avait eue aux funérailles. Elle songea que ça serait une bonne idée d’avoir une petite conversation avec cette enfant-là.
Quelques instants plus tard, devant leur tasse, les deux filles avaient fait le point. Elles avaient discuté de l’école, des cours de gymnastique de Stéphanie et des garçons si idiots de sa classe.
— Eh bien, crois-le ou non, mais un jour, tu verras que ces « fulls cons » vont changer. Ils deviendront aussi gentils que ton papa.
— En parlant de papa, est-ce que je peux l’appeler ? Il ne sait pas où je suis.
Après l’appel, Stéphanie se plaignit :
« Il vient me chercher. Franchement, je suis assez grande pour revenir toute seule à la maison. »
Quelques minutes plus tard, lorsque la sonnette retentit, Magalie comprit pourquoi Denis Danserot avait insisté pour venir chercher sa fille. Roux, bedonnant, il avait l’allure typique d’un professeur d’université avec ses lunettes brun foncé et sa veste en tweed. Un peu mal à l’aise, il demanda à Magalie : « Je sais que ça ne fait pas longtemps, mais si tu penses à vendre la voiture de ta sœur, j’aimerais ça que tu m’appelles. Je voudrais l’acheter. Regarde mon bazou, déclara-t-il en pointant du doigt sa vieille Toyota rouge foncé. Il faut que je change mon auto avant qu’elle ne me lâche.
— D’accord, je ne suis pas pressée de régler ça, mais je vous téléphonerai quand je serai rendue là. »
Magalie se dit qu’il faudrait faire évaluer la voiture pour avoir une idée du prix et de son état. Mais c’était la dernière chose dont elle avait envie de s’occuper.
Durant la semaine qui suivit, Denis revint à la charge à quelques reprises. Elle finit par céder. Elle sacrifia son samedi matin pour aller au garage afin d’obtenir une estimation de la BMW. Tout de suite en sortant de l’atelier, elle se rendit chez Denis Danserot pour l’informer de ses conditions de vente. Elle stationna la voiture devant chez lui. Celui-ci raclait les feuilles sur son terrain malgré le vent automnal. Le nez rougi par le froid, il mentionna :
— J’imagine que Sylvie devait faire attention à sa voiture, une belle BM comme ça, mais j’aimerais la faire évaluer par mon mécanicien. Est-ce que tu y vois un inconvénient ? C’est une bonne somme d’argent, tu comprends.
— Pas de problème, rétorqua Magalie en s’attendant à cette condition. Mais elle était rassurée par la rencontre qu’elle venait d’avoir avec le mécanicien qui, lui aussi, avait fait une offre pour acheter la BMW.
Magalie s’était tracassée toute la journée. Ce n’était pas la démarche d’inspection qui la turlupinait. La demande paraissait raisonnable, mais pourquoi voulait-il acheter la voiture de Sylvie ? Elle trouvait étrange qu’il insiste autant. Tout semblait normal dans le comportement de Denis Danserot lorsqu’elle lui avait montré l’auto.
Ce soir-là, après être allée prendre un verre avec des collègues, alors qu’elle se brossait les dents, elle pensa encore une fois à la voiture. Elle était déjà au lit lorsqu’elle se décida à aller fouiller dans la BMW. Le froid et l’humidité avaient envahi le garage. L’éclairage austère, le silence et le désordre du bric-à-brac qui entourait la voiture lui firent ressentir la profondeur de sa solitude. Tondeuse, pelles, sceau, arrosoir, les instruments de jardinage de sa mère, tout semblait cynique et hostile sous la lumière crue de l’ampoule électrique. « Qu’est-ce que tu viens foutre ici en pyjama, pauvre conne ? se sermonna-t-elle. Tu devrais ronfler au chaud dans ton lit. » Cela ne l’empêcha pas de se mettre à quatre pattes pour chercher sous les sièges, vider la boîte à gants, farfouiller dans le coffre arrière. Avec des gestes rapides, sur le bord de la panique, elle se dépêchait, fouillait dans le moindre recoin. Elle voulait en finir au plus vite, car elle détestait l’atmosphère sinistre de ce garage et cette odeur de pneus entreposés. Elle découvrit un grattoir, un quatre litres de lave-vitre à moitié plein et un vieil emballage de tablette de chocolat.
Elle revint bredouille dans sa chambre à coucher et se sentit idiote. Qu’aurait-elle pu trouver ? Pourquoi ce besoin, cette pulsion l’avait-elle poussée hors de son lit ? Denis Danserot y aurait-il caché l’arme du crime ? Franchement, Magalie se sermonna-t-elle, Sylvie a été étranglée. Des mains, c’était des mains qui avaient tué Sylvie. Duclerc le lui avait dit lorsqu’il avait reçu le rapport d’autopsie. Pourquoi penser à une arme ? Il n’y avait rien à dissimuler. Pour quelle raison Denis Danserot aurait-il voulu assassiner sa sœur ? Ridicule. De toute façon, elle n’avait rien trouvé.
Ce roman est une œuvre de fiction. Les personnages et les lieux qui y sont décrits sont le fruit de l’imagination de l’auteure. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, ou avec des événements réels, serait purement fortuite.
© Francine Boilard
