Dans le chapitre précédent:

 

Magalie a étudié puis écrit son examen de comptabilité. Elle a déménagé à Québec et s’est installée dans la maison familiale. Denis Danserot, le père de Stéphanie, veut acheter la voiture de sa sœur Sylvie.

 

Chapitre 6

Le lendemain, Magalie raclait les feuilles sur son terrain lorsque Gina arriva à l’improviste. Magalie allait lui raconter sa fouille de la veille lorsque Denis Danserot arriva. L’acheteur potentiel venait chercher l’auto pour l’inspection avec sa fille Stéphanie. Reconnaissant un de ses anciens professeurs, Gina s’enfuit en disant « Bon, je vais y aller. J’étais juste venue te dire un petit bonjour.

— J’espère que ce n’est pas moi qui l’ai fait partir, dit Danserot.

— Bien non. Vous avez trouvé un mécanicien un dimanche matin ? lui demanda Magalie.

— C’est quelqu’un que je connais bien. Ça ne devrait pas être très long. » Stéphanie poussa un long soupir qui fit sourire Magalie. Elle lui offrit : « Veux-tu rester avec moi pendant que ton père va au garage ? Un petit chocolat chaud ? » Le visage de la petite s’éclaira d’un immense sourire.

« Je ne veux pas te déranger, Magalie.

— Bien non, ça me fait plaisir. De toute façon, vous devez revenir ici après.

Une heure plus tard, l’affaire fut conclue.

— Magalie, je ne te remercierai jamais assez. Tu ne peux pas savoir à quel point cette voiture me fait plaisir. C’est vraiment une occasion unique pour moi. J’ai toujours rêvé d’en posséder une BM. Ça fait du bien au moral et disons que j’en ai besoin ces temps-ci ! »

***

Vendredi, cinq heures quinze. Exténuée par une semaine de boulot, Magalie rentrait chez elle au volant de sa Honda. En tournant le coin de la rue des Mirettes, elle rêvait d’un bain chaud et de la sainte paix pendant au moins une heure avant d’aller rejoindre des collègues de travail pour un souper au restaurant. Terminé les colonnes de chiffres, le téléphone qui sonne, plus de patron qui vous sermonne.

 En ce début décembre, les précipitations hâtives donnaient une allure de drap mortuaire à la ville. Les Québécois, pourtant habitués aux rigueurs de cette saison, avaient l’impression d’être déjà rendus au cœur de l’hiver.

Magalie sortit de l’auto et s’enfonça dans la neige jusqu’au milieu des mollets. Elle devrait secouer l’homme qu’elle avait engagé pour nettoyer son entrée de voiture. Elle saisit son courrier dans la boîte à lettres, se débattit avec la vieille serrure pour ouvrir et alluma. Factures diverses et sur la dernière enveloppe, elle reconnut le logo de l’Ordre des comptables agréés. Son cœur se mit à battre rapidement. Elle déposa le tout sur la table de bois sculpté et retira ses bottes. Magalie prit son temps pour enlever son manteau, le ranger dans le placard ainsi que sa mallette et son ordinateur. La bouche sèche et les mains tremblantes, elle respira un bon coup et se décida à déchiqueter l’enveloppe. Dans son empressement, elle déchira une partie de son contenu. « S’il vous plaît, faites que je l’ai réussi, » pria-t-elle tout haut. Elle ferma les yeux et déplia la feuille de papier. En ouvrant les yeux, elle vit les mots : « Nous avons le plaisir de vous annoncer… » Elle sauta en l’air en hurlant. Elle se sentit légère, comme si on la délestait d’un énorme poids. Des larmes de joie et de soulagement coulèrent sur ses joues. Elle se pinça le bras, relut la lettre du début à la fin, s’attardant au deuxième paragraphe où on lui expliquait qu’elle avait obtenu la meilleure note de tout le Québec. Elle éclata de rire et n’en revenait pas de ses prouesses. Et vlan pour ses collègues masculins !

Dans un éclair d’exaltation, elle monta prendre une douche en vitesse. Quinze minutes plus tard, en robe de chambre et pantoufles, elle ouvrit le Moët et Chandon qu’elle avait mis de côté depuis plusieurs semaines. Le bouchon sauta. Elle sortit un verre à champagne et l’emplit. Elle adorait ces coupes au pied creux. Les bulles remontaient de la base en formant un petit tourbillon au centre. Sa mère les avait reçues en cadeau il y avait de nombreuses années. On avait célébré plusieurs évènements en buvant dans ces magnifiques verres.

Magalie voyait la fierté qui aurait brillé dans les yeux de son père, lui qui n’avait jamais eu la chance de faire des études universitaires, le visage épanoui de sa maman qui lui aurait dit : « Je le savais que tu réussirais. » Elle entendait les cris de joie de sa sœur, Sylvie. Elle sentait les odeurs du repas qu’aurait préparé sa mère pour célébrer l’évènement : un rôti de veau, salade à la crème et aux oignons, des pommes de terre en purée et, pour finir, son dessert préféré, un gâteau aux pommes. Mais ce brouhaha familial demeurait le fruit de son imagination. Autour d’elle, le bruit du réfrigérateur et les rugissements du vent s’offraient comme musique de réjouissance. Elle eut le sentiment aigu de leur disparition.

Ses parents, sa sœur. Tous absents, tous morts.

Puis elle entendit une longue plainte, un hurlement provenant de ses propres entrailles. Un gémissement, un cri animal qui émanait du fond de son ventre. Ses jambes ployèrent et la pointe acérée de la souffrance creva le furoncle du deuil qui grossissait depuis des mois.

Puis les larmes vinrent et coulèrent autant que le champagne. Elle pleura, sans courage, couchée par terre au milieu de son salon. Elle avait honte de cette débâcle, mais elle continua de se lamenter telle une bête agonisante. Les bulles qui jaillissaient du fond de sa coupe agissaient comme des milliers de détonateurs.

Elle but à son succès, à sa peine. Elle entendit le téléphone sonner. « C’est probablement les copains du bureau qui s’inquiètent de mon retard au restaurant. » Elle laissa le répondeur débiter son message confirmant que c’était bien un des collègues qui l’attendaient. Elle avait décidé de ne pas y aller. Debout devant le miroir du vestibule, elle regarda la scène désolante que la glace lui renvoyait. Elle, qui, d’habitude, était si soignée, avait les yeux rouges, bouffis et tachés par son maquillage. Ses cheveux ternes et décoiffés encadraient son visage au teint blême. Bien loin de l’image de la blonde active et énergique aux yeux bleus qui se dégageait d’elle au bureau.

Elle se rendit compte que son deuil avait été un luxe qu’elle n’avait pas pu s’offrir.

Elle alla fouiller dans le petit bahut sous la fenêtre et en sortit plusieurs volumes. Elle s’installa sur le divan préféré de sa mère avec son verre et la bouteille. Sentant la faim la tirailler, elle aligna, sur la table à café en face d’elle, un énorme sac de chips au ketchup, un pot d’olives farcies et une boîte de papier mouchoir. Elle pigeait dans chacun d’eux en feuilletant les albums de photos de famille accumulés au fil des ans. Elle revécut les évènements importants de son existence par ces images. Puis elle se leva et marcha de long en large dans le salon en bougonnant. Magalie lança son verre avec une force fulgurante vers le cadre au-dessus du divan. Le cristal se fracassa sur le paysage d’automne, laissant couler les dernières gouttes de champagne comme une pluie de novembre. Elle imagina sa mère se retourner dans sa tombe. Ses coupes, ses précieuses coupes ! Et la peinture, la fameuse toile de son père ! Magalie avait toujours détesté cette œuvre qu’elle trouvait déprimante. Puis, elle regretta de ne pas avoir une deuxième bouteille de champagne.

Cette nuit-là, elle vomit à travers ses sanglots en faisant une promesse d’ivrogne : ne plus jamais manger de chips au ketchup. Elle déambula tout le reste du week-end dans la maison telle une épave, mais elle téléphona quand même à Gina pour lui raconter sa soirée.

***

À la suite de ce week-end sinistre où elle avait appris son succès, Magalie se reprit en main. Au bureau, on souligna ses bons résultats à l’examen de comptabilité par un party surprise. Magalie jubilait.

Gina l’invita au restaurant pour fêter sa réussite. Après avoir commandé une bouteille de champagne, elle taquina sa copine.

— Tu me coûtes cher avec tes succès, s’exclama-t-elle.

— Gina, tu es malade de commander du champagne au resto !

— Bien là ! Non seulement tu as réussi ton examen, mais t’es arrivée première. Faut fêter ça pour de vrai. Je ne suis pas capable de cuisiner le rôti de veau de ta mère, mais je peux te payer du champagne.

— Le pire, Gina, c’est que je n’ai pas la recette de ce fameux rôti de veau. Je ne pourrai jamais en faire. N’oublie pas de demander à ta mère ses meilleures recettes.

— En parlant de ma mère, elle nous offre le condo en Floride pour les vacances de Noël. As-tu envie de venir ?

— Tes parents n’y vont pas dans le temps des fêtes ? s’étonna Magalie.

— Non, même mon père n’y va pas.

Magalie accepta volontiers, sachant que ce serait une période difficile à vivre cette année. Elle était tentée par un changement de décor et, même si elle n’osait pas se l’avouer, elle se sentait fatiguée.

 Magalie présumait qu’ensuite, elle en aurait fini avec ce deuil. Elle se sentait prête à jouir de sa part de bonheur.


Ce roman est une œuvre de fiction. Les personnages et les lieux qui y sont décrits sont le fruit de l’imagination de l’auteure. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, ou avec des événements réels, serait purement fortuite.

© Francine Boilard