Dans le chapitre précédent:
Magalie et Gina ont passé du bon temps en Floride en se reposant à la plage et en sortant à Fort Lauderdale. Elles ont magasiné et Magalie s’est acheté des vêtements à Palm Beach en se moquant d’une commis-vendeuse.
Chapitre 8
Ses vacances terminées, Magalie mit à exécution le déroulement de sa remise en forme planifiée avant les fêtes : le gynécologue en premier, le dentiste et ensuite les yeux. Un vrai calvaire. Magalie avait prévu la pire des visites en premier : le gynéco. La vue de plusieurs dames enceintes égaya l’atmosphère, mais, chez le chirurgien-dentiste, elle ne s’était pas attendue à un spectacle si affligeant.
Magalie arriva en même temps qu’une autre patiente. Habillée de vêtements coûteux et parée de bijoux, elle semblait souffrir et son visage ne mentait pas. Les lunettes solaires ne réussissaient pas à cacher l’œil au beurre noir ainsi que le trouble de son regard. Elle l’entendit dire à la secrétaire qu’elle avait eu un accident d’auto. Magalie eut des doutes. Le professionnel l’invita à entrer tout de suite pour réparer sa dent cassée. La dame parut soulagée de ne pas avoir à s’asseoir dans la salle d’attente. « Magalie Douchard. J’ai rendez-vous à dix heures avec le docteur Robert », annonça Magalie à l’employée qui ne semblait pas dupe, elle non plus.
« Moi qui imaginais que les femmes battues venaient seulement des milieux défavorisés, lui chuchota-t-elle.
— Vous aussi, vous avez remarqué, murmura la secrétaire. C’est une cliente de longue date et ce n’est pas la première fois. C’est vraiment dommage, je ne la comprends pas. Que peut-on faire pour l’aider si elle n’en a pas la volonté ? Mais je crois qu’elle s’échappe dans l’alcool. Veuillez vous asseoir, madame Douchard, ce ne devrait pas être long. »
Magalie, un peu chavirée, s’installa et essaya de lire le roman que Gina lui avait prêté. Puis, elle observa l’aquarium. Quelle idée de mettre des poissons dans une salle d’attente ! Elle devrait en parler à son dentiste. Depuis des années, elle regardait ces maudits poissons à toutes ses visites. Elle ne trouvait rien de plus exaspérant quand on ressentait de l’anxiété pour cet examen. Ces créatures gluantes vous narguent, insouciantes, paisibles, et nagent dans cet aquarium silencieux et serein pendant qu’on entend la fraise du dentiste. Et, ces petites bêtes qui ne font qu’ouvrir et fermer leur gueule.
Tout était oublié quelques minutes après. La bouche grande ouverte, les mains moites serrant un papier mouchoir, elle anticipait le verdict du professionnel. Elle poussa un lent soupir lorsqu’il lui dit enfin qu’elle n’avait aucune carie. Ouf !
En sortant de la clinique, elle aperçut, dans le stationnement, la cliente à l’œil au beurre noir. Elle montait dans une voiture et Magalie entrevit le chauffeur.
Quelques jours plus tard, elle consulta pour ses yeux Pierre Lormier, l’ami de la famille qui l’avait émue aux funérailles de Sylvie. Cela faisait longtemps qu’elle avait passé un examen de la vue et l’étude intensive des derniers mois avait affecté sa vision. La petite Stéphanie Danserot l’accompagnait pour cette consultation. Elle visitait Magalie lorsque celle-ci avait téléphoné pour prendre son rendez-vous.
« Tu sais, j’ai du mal à bien voir ce qui est écrit au tableau, » avait avoué Stéphanie pendant qu’elle mangeait un biscuit au chocolat cuisiné par Magalie. Stéphanie venait chez elle aussi souvent qu’elle le pouvait. Elle adorait fouiller dans son coffre à bijoux, la regarder se maquiller ou se coiffer. Ses yeux étincelaient lorsque Magalie lui offrait des galettes avec un verre de lait, une petite gâterie qui était devenue un rituel hebdomadaire.
« En as-tu parlé à ton père ? lui demanda Magalie.
— Bien non, pas encore, mais il est tellement occupé. Il n’aura sûrement pas le temps de m’emmener. Peut-être que je pourrais y aller avec toi !
— Tu dois en discuter avec lui. »
Le lendemain, Stéphanie avait téléphoné à Magalie pour lui dire qu’il avait accepté. Magalie avait éclaté de rire. « Tu as organisé tout ça, ma cocotte ! »
— Est-ce que ça te dérange de m’accompagner ?
— Bien non, ça me fait plaisir, déclara-t-elle avec son grand cœur.
Plus tard dans la journée, le père de Stéphanie appela.
« Cela me met un peu mal à l’aise. Elle me dit qu’elle ne voit pas bien à l’école, mais seulement depuis hier. Bang ! tout d’un coup. J’ai l’impression que c’est parce qu’elle veut s’y rendre avec toi. Mais ce serait une bonne chose d’avoir un examen. Je ne sais pas la dernière fois qu’elle en a eu un, c’est sa mère qui se chargeait de ces choses-là. Je voulais y aller, mais Stéphanie a insisté pour que ce soit toi qui l’accompagnes.
— Ça me fait plaisir, elle est adorable. Je vais m’occuper de prendre un rendez-vous pour elle en même temps que le mien, si vous êtes d’accord.
— Bien oui, pas de problème.
— Je vous le confirmerai. Moi aussi, j’ai le sentiment que sa vision est correcte, mais qu’elle a besoin d’une présence féminine. Ça me fait plaisir, elle est adorable. »
Dans la salle d’attente, Stéphanie resta bien sage. Elle passa la première et le médecin corrobora l’impression de Magalie et de son père. Elle avait de très bons yeux. « Je ne l’aime pas, le docteur », lui murmura Stéphanie lorsqu’elle s’assit à côté de Magalie. Celle-ci n’eut pas le loisir de lui demander pourquoi, car on l’appelait. Le docteur Lormier l’a reçue pour lui expliquer qu’il avait senti que Stéphanie aurait bien voulu avoir besoin des lunettes, mais que sa vision était parfaite.
— Est-ce qu’elle a bien répondu aux questions ? s’enquit Magalie.
— Oui, mais elle était bien déçue que sa vue soit bonne ! Ça arrive souvent à cet âge-là.
— Ses parents sont séparés, elle a besoin d’attention. C’est une petite voisine que je gardais pendant mon adolescence.
— Je sais, affirma-t-il. Et toi ? Tes yeux ?
Magalie lui expliqua son problème de vision pour discerner les pancartes sur les autoroutes. Il l’examina. Magalie remarqua que, malgré l’heure tardive de la journée, il avait l’air frais et dispos. En fait, elle devait s’avouer qu’elle le trouvait très attirant. Aussi, son cœur se mit à battre rapidement lorsqu’il s’avança très près d’elle pour observer son fond d’œil. Elle éprouvait de la difficulté à respirer. L’odeur de son après-rasage, l’éblouissement de l’appareil, son visage si proche. L’analyse terminée, il lui annonça qu’elle devait subir un autre examen. Il lui demanda de laisser son sac et son manteau dans le bureau et il l’emmena dans une salle voisine pendant que l’angoisse l’étreignit. « Pourquoi réclamer une évaluation de plus ? Est-ce que j’ai un problème ? Un champ visuel avait-il dit ? Qu’est-ce que c’est ? Est-ce que ça fait mal ? Est-ce que j’ai une maladie aux yeux ? Est-ce que j’ai quelque chose de grave ? »
En somme, le test exigeait une certaine concentration, mais elle le trouva facile à exécuter et surtout sans douleur.
« Est-ce que vous savez pourquoi il a réclamé ce test ? interrogea l’assistante à Magalie.
— Non, quelque chose d’anormal ? demanda-t-elle, l’inquiétude dans la voix.
— Au contraire, c’est parfait, justement. »
L’auxiliaire la dirigea de nouveau dans le bureau du docteur Lormier. Diagnostic final : elle avait besoin d’une lunette pour corriger une légère myopie. Il lui suggéra des verres de contact.
« Je ne mettrai jamais ces choses gluantes dans mes yeux, » rétorqua-t-elle en se rappelant comment Gina se battait avec ses lentilles souples le matin en Floride.
— Pourtant, ce n’est pas si terrible que ça, lança-t-il en riant de sa réponse. Plus tard, si tu ressens toujours du dégoût pour ces petites choses gluantes, on pourra effectuer une chirurgie réfractive.
— Qu’est-ce que c’est cette chirurgie ?
— On corrige la myopie avec un laser.
— Non, merci. J’aime mieux endurer des lunettes sur le bout du nez en espérant qu’on trouve une pilule pour guérir la myopie.
Après l’avoir remercié, elle alla chercher Stéphanie dans la salle d’attente.
Le docteur Lendro, le collègue de Sylvie, patientait, assit trois chaises à côté de Stéphanie, un journal dans les mains. Lorsqu’il vit Magalie sortir du bureau du médecin, il se leva. Magalie, surprise, le salua. « Oh ! Bonjour Docteur Lendro. » Celui-ci répondit à sa salutation rapidement et se déplaça tout de suite pour rejoindre son collègue sans y avoir été invité. Elle entendit « Bonjour Pierre » et le docteur Lendro claqua la porte.
« Hum ! On dirait qu’il ne vient pas pour un test, celui-là. Il n’a pas l’air de bonne humeur », songea Magalie. Elle s’aperçut que Stéphanie n’avait rien remarqué.
En sortant de la clinique, Magalie s’exclama : « Zut ! Stéphanie, veux-tu m’attendre ici ? J’ai oublié ma sacoche à l’intérieur. »
Elle demanda à la réceptionniste si elle pouvait entrer dans le bureau, celle-ci lui répondit : « Bien sûr, vous avez juste à cogner avant. »
Magalie frappa et eut l’impression qu’on parlait fort de l’autre côté. Pierre ouvrit la porte et elle récupéra son sac sans s’attarder devant le malaise de ces visages longs.
Ce roman est une œuvre de fiction. Les personnages et les lieux qui y sont décrits sont le fruit de l’imagination de l’auteure. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, ou avec des événements réels, serait purement fortuite.
© Francine Boilard
