Dans le chapitre précédent:
Lors d’une séance de cinéma maison, Magalie a fait une étrange découverte chez Gina. Malgré sa colère, elle a réussi à faire parler sa meilleure amie. Celle-ci a révélé être sortie avec Jean-François et Olivier le soir du meurtre de sa sœur. Et ils ont passé la nuit chez Gina.
Chapitre 10
Magalie convoqua Gina pour un lunch au restaurant, deux jours après cette soirée de film ratée. Gina avait suggéré le dernier bistro à la mode. Magalie, assise dans cet endroit bondé de gens d’affaires, lisait le menu avec irritation. Elle était autant exaspérée par cette offre ridicule et bizarre de bouffe que par le retard de Gina. Celle-ci finit par arriver, quelques minutes plus tard, accompagnée, comme d’habitude, de nombreuses excuses.
« Gina, j’ai deux choses importantes à te dire. Je n’ai presque pas dormi les dernières nuits. Cette histoire avec Olivier me fatiguait trop et j’ai appelé Duclerc hier.
Le serveur vint prendre leur commande. Magalie opta pour des pâtes agrémentées d’une sauce qui ne lui inspirait guère confiance. Gina choisit une salade.
« De toute façon, reprit Gina, il fallait que tu lui dises.
— Bon, je suis contente que tu ne sois pas fâchée. En plus, je pense que je devrais lui révéler quelque chose d’étrange que j’ai découvert dimanche dernier. Je n’ai pas osé lui en parler hier.
— Quoi ?
— Après notre soirée cinéma, je suis allée me coucher, mais je me sentais bizarre, comme si j’oubliais quelque chose. Je me suis relevée, j’ai vérifié si toutes les portes étaient barrées, si tout semblait normal. J’avais l’impression que quelque chose clochait.
— Qu’est-ce que c’était ?
— J’en ai pris conscience le lendemain. Cette nuit-là, j’ai rêvé que j’engueulais Olivier parce qu’il n’avait pas redescendu le siège de la toilette après avoir fait son petit besoin. J’étais assise sur la toilette avec le sac de Sylvie dans les mains et je criais de colère après lui et je glissais dans la cuvette. Un cauchemar. En déjeunant, je me suis souvenue de ce rêve. Et là, j’ai ressenti un coup dans le ventre, une telle émotion que j’en ai eu un malaise. »
Sur ce, Magalie s’interrompit, le garçon leur apportant les verres de vin.
« Continue, s’impatienta Gina, intriguée.
— En revenant de chez vous, après notre soirée cinéma ratée, je me suis précipitée aux toilettes parce que j’avais beaucoup envie et je n’ai pas remarqué tout de suite.
— Qu’est-ce que tu n’as pas remarqué ? demanda Gina, excitée.
— Le siège de ma toilette était relevé !
— Le siège relevé… Quel est le problème ? interrogea son amie.
— Allons Gina ! tu ne comprends pas. Je vis seule, je suis l’unique personne à utiliser la toilette dans cette maison. Ça veut dire qu’un gars a fait pipi chez moi. Ma femme de ménage n’est pas venue cette journée-là, c’était dimanche et je n’ai eu aucune visite. Je crois qu’un homme est entré dans la maison à mon insu.
— Et tu n’as pas appelé la police ?
— Bien non. Je me sentais tellement idiote. Commencer à leur raconter mon histoire de cuvette. Imagine-toi ! J’aurais eu l’air d’une vraie folle. Mais une heure après, le serrurier changeait toutes les serrures et j’ai fait installer un système d’alarme ce matin.
— Des traces d’effraction ?
— Non, c’est pour ça que j’ai fait changer les serrures !
— Qui possède la clé de ta maison à part toi ?
— Le voisin en garde une d’habitude, mais il ne l’avait pas quand c’est arrivé. Je l’avais reprise lorsque j’ai perdu mon porte-clés et je ne lui avais pas redonné.
— Est-ce que ça fait longtemps ? C’est sûrement à ce moment-là. Quelqu’un en a fabriqué un double.
— Bien non, je les ai retrouvées le lendemain par terre. Je n’ai jamais compris comment je les avais égarées. Maintenant, je me demande à qui Sylvie aurait pu en donner une à quelqu’un.
— Mais tu devrais en discuter avec ton inspecteur le plus vite possible. Étrange. L’important, c’est que le problème est résolu avec les nouvelles serrures. Ça ne te dérange pas de rester dans la maison ?
— Ben, c’est chez nous, mais, oui, parfois ça fait bizarre. Je sens le parfum de Sylvie, pourtant j’ai jeté la bouteille. Des fois, j’ai l’impression de sentir une présence. On dirait que le bruit du frigo démarre quand je passe à côté du bureau où on l’a trouvée. Je me fais sûrement des idées. Mais je vais la vendre, la maison. C’est juste qu’il faut que je me décide à entrer dans ce maudit bureau et que je me débarrasse de toutes ses choses. Même madame Dubois n’y va pas, mais je ne l’obligerai jamais. C’est elle qui a trouvé Sylvie. Je suis chanceuse qu’elle vienne encore faire le ménage chez nous. »
On apporta leur repas.
« Changement de sujet, enchaîna Gina. Comment va ta vie amoureuse ? » Un nouveau Casanova au travail ?
— Hélas non ! Gina, je bosse dans un bureau de comptable ! Il y en a bien un qui voudrait sortir avec moi, mais ce n’est pas mon style du tout. Finalement, c’est pas si mal ce plat de spaghetti, dit-elle en enroulant une autre bouchée de pâte autout de sa fourchette.
— Eh bien, moi, je ne t’ai pas parlé de ma dernière conquête, encore.
Magalie écoutait, à travers le tapage des autres conversations, les péripéties de la vie amoureuse de son amie. C’est à ce moment précis, en buvant une gorgée de vin blanc, qu’elle l’aperçut. Il était là, attendant l’hôtesse à l’entrée du restaurant. Les joues rosies par le froid hivernal, il enlevait son manteau. Yeux marron, cheveux noirs bouclés, on devinait la silhouette athlétique à travers la coupe de son complet marine. Elle faillit renverser son verre.
Gina remarqua qu’elle rougissait.
Magalie fut surprise de l’impression que cet homme avait sur elle. Puis, il l’aperçut. Elle essuya ses mains moites sur la serviette de table. Gina s’amusait de la voir si mal à l’aise et lui demanda avec empressement qui était ce bel Apollon qui s’approchait d’elles. N’ayant pas le temps de lui répondre, Apollon les ayant rejointes, c’est en bégayant que Magalie présenta Pierre Lormier à Gina. « Je voulais justement t’appeler Magalie, annonça-t-il, sûr de lui-même. J’ai besoin d’une bonne comptable. »
— Ah oui ! parvint-elle à articuler.
— Je vais prendre ta carte. Tu dois avoir une carte professionnelle maintenant ?
— Bien certainement, bafouilla-t-elle en fouillant dans son sac à main.
— Je te donne un coup de fil dans les prochains jours, répliqua-t-il en prenant la carte avec un sourire désarmant. Ça m’a fait plaisir de te rencontrer, Gina ». Et il s’éloigna.
« Heureusement que sa table se trouve à l’autre bout du restaurant », songea Magalie. Elle n’aurait pu soutenir son regard plus longtemps.
« Eh bien ! Je comprends que ce n’est pas sur tes collègues de travail que j’aurais dû te poser des questions, mais plutôt sur les clients ! Dis-moi, qui est ce bel Adonis ?
— Tu as entendu. C’est Pierre Lormier.
— Je le sais, tu viens de me le présenter, mais QUI est Pierre Lormier ?
— Un ami de la famille, en fait, mes parents connaissaient les siens depuis belle lurette. Il n’avait jamais attiré mon attention. Il est beaucoup plus vieux que moi, je pense qu’il a environ trente-sept ans. Il est venu aux funérailles de Sylvie et ça faisait une éternité que je l’avais vu. Je crois qu’il n’a même pas assisté à celles de mes parents. En fait, c’est un des moments des obsèques dont je me souviens le plus. Je nageais dans la brume à cause des maudites pilules que tu m’avais fait prendre. Sur le coup, je l’ai à peine reconnu. Puis, à travers mon brouillard, il s’est approché pour m’offrir ses condoléances. Il s’est excusé que Joanie ne l’accompagne pas. C’est sa femme et je ne la connais même pas, je ne l’ai jamais vue. Puis, en me prenant les deux mains, il a dit simplement : « Je suis désolé. » Et il m’a embrassé les joues. C’est comme s’il m’avait fait sortir de ma torpeur pour quelques secondes. Pourtant, il a agi comme tous les autres, mais cela m’a marquée. Je ne sais pas pourquoi. Je l’ai rencontré il y a trois semaines. Il est ophtalmologiste, je suis allée le consulter pour mon examen de la vue.
— Ah mon Dieu ! soudain, j’ai mal aux yeux, répliqua Gina en riant. Je sens tout d’un coup que mes verres de contact ont besoin d’être changés. Je n’y vois plus rien.
— Ah, ah, ah, au contraire, moi, je crois que tu vois un peu trop !
Gina lui rétorqua : « En tout cas, pour toi, monsieur le docteur semble te faire un effet. Et plus qu’un effet placebo.
— Tu penses !
— Franchement, Magalie, regarde comment tu réagis parce que je le trouve beau.
— Tu as raison, il n’est pas laid. » Magalie ne pouvant s’empêcher de sourire expliqua : « Lors d’un test, il s’approche très près de ton œil avec une lumière vraiment forte. Enfin, c’est très éblouissant, j’imagine qu’il était à cinq centimètres de mon visage, je sentais son souffle et son après-rasage.
— Je crois qu’il doit avoir une bonne marque, ah, ah.
— Je me rappelle avoir songé que s’il avait entendu mes pulsations cardiaques, il m’aurait envoyée chez le cardiologue. J’ai dû me retenir pour ne pas rire.
— Ah ! monsieur te donne des palpitations en plus, claironna Gina.
— De toute façon, il est marié.
— Eh bien, même là, il a l’air intéressé, ma chère. J’ai remarqué la façon dont il t’a dévorée des yeux.
— Tu penses vraiment ? »
Et c’est sur le ton des confidences que le repas se poursuivit. À la fin, Gina pria Magalie de l’aviser si jamais ses grands principes moraux l’empêchaient de goûter à ce magnifique fruit défendu qu’était le docteur Lormier, car elle, Gina, y mordrait avec délectation.
— Il me semble que tu avais une nouvelle flamme et, en plus, lui est marié alors que je t’ai proposé l’autre fois un bel avocat séparé, répliqua Magalie.
— Le père de Stéphanie, je t’ai dit qu’il n’en était pas question, » conclut-elle.
Ce roman est une œuvre de fiction. Les personnages et les lieux qui y sont décrits sont le fruit de l’imagination de l’auteure. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, ou avec des événements réels, serait purement fortuite.
© Francine Boilard
