Dans le chapitre précédent:
Lors d’une rencontre au restaurant, Magalie a fait une mise au point avec Gina. Puis, elles ont rencontré le docteur Pierre Lormier, l’ophtalmologiste de Magalie. Gina s’est rendue compte qu’il plaisait à Magalie.
Chapitre 11
Le lendemain, Magalie téléphona à Duclerc pour lui expliquer l’histoire du couvercle de toilette. Elle eut l’impression qu’il trouvait cela important. Et il lui dit qu’il gardait cette information dans son pack-sac. Magalie lui donna les coordonnées d’Oliver et de Jean-François. Et Gina aurait droit à une petite discussion.
Magalie venait de raccrocher quand le téléphone sonna de nouveau. C’était Pierre Lormier qui l’appelait pour ses services professionnels. « Il n’a pas perdu de temps », pensa-t-elle, enchantée. Elle se sentait fière d’amener un nouveau client à la firme, même si elle n’était qu’une junior. « Bon, dans ce cas, veux-tu me rejoindre demain vers quatre heures, je pourrais te montrer mes papiers. Est-ce que ça te va ?
— Oui, je l’inscris à mon agenda, répondit Magalie.
— J’opère alors ce serait parfait si l’on se rencontrait à l’hôpital, déclara-t-il.
— N’est-ce pas mieux de se voir à ton bureau ? » Elle était bien prête à se fendre en quatre pour un nouveau client, mais elle se sentait déjà oppressée juste à imaginer pénétrer dans un hôpital. Elle ne pouvait pas lui raconter l’histoire de sa vie. « Eh bien, c’est que j’ai quelques chirurgies de planifiées et je crois que j’épargnerais du temps si tu venais à l’hôpital, lui spécifia-t-il.
— D’accord, accepta-t-elle, acculée au pied du mur. À demain. »
Elle eut beaucoup de difficulté à s’endormir ce soir-là et se réveilla à cinq heures du matin, incapable de fermer l’œil à nouveau. Elle éprouva de la difficulté à se concentrer toute la journée. Puis elle alla à sa rencontre sans dire un mot à son patron. Normalement, elle savait qu’elle aurait dû aller rencontrer le médecin avec un collègue plus expérimenté, mais elle préférait s’y rendre seule. Bien mise dans son manteau de mouton renversé, elle portait son fameux tailleur Chanel. Ses cheveux bien coiffés, un maquillage parfait qu’elle avait retouché avant de partir, elle faisait très professionnelle avec sa mallette. Dès qu’elle ouvrit la porte et qu’elle pénétra dans le bâtiment, l’odeur l’assaillit. Des relents de désinfectant, de médicaments infiltraient son nez. Elle se sentit défaillir. Précipitamment, elle ressortit respirer un peu d’air frais pour reprendre courage. « Vas-y, espèce d’idiote, tu n’as pas le choix, tu ne peux pas te défiler maintenant. » En entrant à nouveau, elle se souvint avoir lu dans un magazine un article sur l’olfaction. On y expliquait que lorsque les muqueuses nasales sont saturées d’un arôme, le cerveau le décèle moins bien. Elle ne se souvenait pas de tous les détails, mais avait remarqué la justesse du propos, car elle avait expérimenté ce phénomène lors de l’achat de son eau de toilette. Lorsqu’elle sentait plusieurs flacons l’un après l’autre, elle ne percevait plus les différences. En toute logique, elle se dit qu’inspirer et expirer de façon profonde et rapide l’aiderait à moins percevoir l’odeur. L’objectif était d’imprégner ses récepteurs olfactifs le plus vite possible pour que son malaise diminue.
La préposée à l’accueil lui annonça qu’elle devait parcourir le long corridor pour se diriger vers le bureau du docteur Lormier. Elle soupira en voyant l’immensité du tunnel peint d’un vert qui la rendait déjà nauséeuse. Elle prit la résolution d’y aller un pas à la fois.
« Inspire, expire. On respire fort, et on espère ne rencontrer aucune civière. » En cette fin d’après-midi, beaucoup de personnes circulaient. « Tous des gens normaux », se rassura-t-elle en aspirant le plus d’air qu’elle pouvait. Elle parvint à un carrefour, et croisa une infirmière qui poussait un énorme appareil. Magalie aurait été bien en peine de dire à quoi servait cet instrument de torture. « Ce n’est pas pour toi la grosse machine, Magalie, on inspire, ça va bien, on inspire plus fort », se répétait-elle. Devant les ascenseurs, elle sentit un petit étourdissement. « On se remplit bien les poumons », se sermonna-t-elle.
Les portes s’ouvrirent et un préposé déplaça une civière où un enfant branché à un soluté était assis. « Inspire, expire. » Chauve, le regard cerné et fiévreux, il sourit à Magalie. Elle sentit son cœur chavirer. Sa bouche se contracta en un rictus et elle continua son périple. Elle repéra à sa droite la toilette des dames. Elle s’y engouffra afin de s’y rafraîchir, question de se ressaisir.
« Inspire, expire. »
Son malaise s’amplifia quand l’odeur insupportable de vomissure la prit d’assaut. Elle en ressortit plus vite qu’elle n’y était entrée, mais eut le temps de s’apercevoir dans la glace. Elle se trouva un peu pâle.
De toute façon, elle atteignait bientôt sa destination. « J’aurais dû enlever mon manteau », songea-t-elle en se rendant compte qu’elle était en sueur. Elle espérait que le docteur Lormier la ferait attendre, elle avait besoin de quelques instants pour se remettre. De plus en plus étourdie, la nausée au bord des lèvres, incapable de prononcer un seul mot, elle arriva devant le bureau de la secrétaire. Celle-ci, éberluée, en voyant la pâleur de la jeune femme, allait lui offrir de s’asseoir, mais elle n’eut pas le temps. Magalie visualisa une multitude d’étoiles et s’écroula sans autre avertissement.
Lorsqu’elle reprit connaissance, Pierre se trouvait devant elle. Elle eut besoin de quelques instants pour retrouver ses esprits. « Eh bien ! C’est toute une arrivée ! déclara-t-il en souriant.
— Zut ! Très professionnel et très sérieux, n’est-ce pas ? » répondit-elle, honteuse et ironique.
Quelques minutes plus tard, rouge de confusion, elle réalisa qu’elle s’était mise elle-même dans un état d’hyperventilation. « C’est bête, je me suis rendue malade moi-même sans le savoir. Sylvie se serait tordue de rire. Elle n’a jamais compris ma phobie », admit-elle après avoir confessé son problème au docteur Lormier.
— Tu aurais dû m’en parler avant, nous serions allés à ma clinique privée, lui répondit-il gentiment. Maintenant que tu te sens mieux, je te sors au plus vite d’ici.
Ils se rendirent dans un petit bistro tout près.
« Ah ! quelle bonne odeur, » remarqua Magalie en entrant. « C’est différent de celle à l’hôpital… et dans une des toilettes, je crois que c’est ça qui m’a achevée », déclara-t-elle.
Un charmant maître d’hôtel les accueillit. Pierre tira lui-même la chaise pour la jeune femme. Cela flatta Magalie et lui rappela que son père avait l’habitude de faire la même chose lorsqu’il sortait seul avec elle. Pierre commanda un verre de vin rouge, mais Magalie, après le malaise qu’elle venait de subir, préféra s’en tenir à une tasse de thé. On discuta chiffres, comptabilité, impôts. Ils décidèrent finalement de manger ensemble dans ce petit restaurant. « Est-ce que l’enquête sur la mort de ta sœur avance ? l’interrogea-t-il après avoir demandé un steak frites.
— Un peu. C’est très bizarre. L’inspecteur a noté qu’on a effectué un retrait dans son compte de banque à partir d’un guichet automatique.
— Un gros montant ?
— Mille dollars. Et la transaction date du 15 juin et l’on a découvert son décès le seize.
— Oui, je sais.
— Et, plus étrange, ajouta-t-elle, c’est qu’elle avait l’habitude, d’après son historique, d’acquitter ses factures par chèque ou par carte.
— Avez-vous trouvé pourquoi elle avait besoin d’argent comptant ? demanda-t-il.
— Non, mais autre chose encore plus bizarre, on croit que mon ancien ami était en possession de sa carte de guichet.
— Ton ex ? s’exclama-t-il, surpris. Est-ce qu’il pourrait l’avoir tuée ?
— Cela n’a aucun sens. J’ai vécu avec lui pendant plusieurs mois, je le connaissais quand même assez bien. D’un autre côté, il prenait de plus en plus de drogue. C’est une des raisons pour lesquelles je l’ai laissé. On ne sait jamais avec la dope. En plus, lui et ma sœur ne s’entendaient pas bien du tout. La police doit l’interroger.
— Comment a-t-on découvert que c’est lui qui détenait la carte de guichet ?
— Ah, ça, c’est une longue histoire. Pour faire court, c’est la conclusion à laquelle Gina et moi sommes parvenues.
— Gina ?
— C’est ma meilleure amie, elle m’accompagnait au restaurant l’autre fois quand on s’est rencontré.
— Oui, je me souviens.
— On a retrouvé la carte dans son sofa. »
Magalie lui raconta les détails de leur fameuse soirée.
« Magalie, tu me dis que tu as trouvé la carte de ta sœur chez Gina et sa déduction est d’accuser ton ancien copain. Wow ! Méchante conclusion. Moi, je me méfierais d’elle. Avocate, hein ? Moi, je ferais attention.
— Voyons, je la connais depuis que j’ai treize ans,
» répliqua-t-elle.
Le lendemain, assise dans le luxueux bureau de son patron, elle fut surprise des propos de celui-ci. « Magalie, je ne veux plus que tu rencontres un client toute seule. Tu n’as aucune expérience, tu peux ternir la réputation du cabinet. As-tu pensé à ton geste, aux conséquences d’une erreur ? Ça ne se fait pas. Une junior a besoin de supervision. Est-ce clair ? » Fière d’annoncer qu’elle avait recruté un nouveau client, elle ne s’attendait pas à une réprimande de la sorte. « C’est un vieil ami de la famille, se défendit-elle.
— Ce n’est pas grave, ça ne fait pas professionnel. »
Elle se retint de citer Pierre, qui avait dit en avoir assez des comptables en habits à carreaux comme à la télévision. Magalie réprima un sourire, car, justement, elle venait de remarquer que son patron portait une veste de ce genre.
Ce roman est une œuvre de fiction. Les personnages et les lieux qui y sont décrits sont le fruit de l’imagination de l’auteure. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, ou avec des événements réels, serait purement fortuite.
© Francine Boilard
