Dans le chapitre précédent:

Magalie a avisé l’inspecteur Duclerc. Elle a eu un malaise à l’hôpital. Pierre Lormier, l’ophtalmologiste, l’a invitée au restaurant et elle a été très bavarde avec ce vieil ami de la famille. Le patron de Magalie lui a fait un reproche.

Chapitre 12

« Il voyage en Europe », annonça Duclerc à Magalie. Celui-ci essayait depuis plusieurs jours de rejoindre Olivier. L’inspecteur Duclerc avait finalement contacté son père. Il lui avait appris qu’Olivier voyageait à travers l’Europe et qu’il ne savait pas où il se trouvait actuellement.

« Et j’ai beaucoup de difficultés à parler à son ami de parapente qui l’accompagnait le soir du meurtre. Le Jean-François, c’est bien ça ?

— Oui, acquiesça Magalie.

— Il demeure en Californie, maintenant, et toutes les fois que je téléphone, je tombe sur le répondeur. J’ai laissé des messages, mais il ne me rappelle pas. Je voulais vous tenir au courant. De votre côté ? Rien de nouveau ?

 — Non, rétorqua Magalie. »

À dix-huit heures, elle alla rejoindre Pierre à son cabinet. Son patron n’était pas d’accord, mais le rendez-vous était déjà pris. Tout le personnel de la clinique était parti. Après avoir enlevé son manteau et ses bottes, elle était entrée dans son bureau. Il avait approché une chaise pour qu’elle soit près de lui. La qualité des meubles en acajou impressionna la jeune femme. De somptueux tableaux ornaient les murs, la richesse et la classe transpiraient de cette pièce. « Magnifique décoration, s’exclama-t-elle.

— Oh ! c’est le designer. Je me suis dit qu’étant donné le nombre d’heures que je passe ici, ce serait agréable d’avoir un bel environnement. »

Ils s’installèrent et commencèrent à travailler. La jeune comptable posa quelques questions pour bien comprendre tous ces chiffres. Elle lui fit une liste des documents qu’il devrait lui fournir, car il en manquait plusieurs. Elle eut l’impression qu’il était structuré et très au courant de ses affaires. Puis, elle lui demanda ce qui lui brûlait les lèvres : « Pourquoi ne t’es-tu pas associé avec d’autres médecins pour l’acquisition de ton laser ? Ça t’aurait permis de diminuer l’endettement. »

Pierre se spécialisait en chirurgie laser pour la myopie et possédait une instrumentation sophistiquée et dispendieuse tant à l’achat qu’à l’entretien.

 « Je préfère en être le seul propriétaire. Je garde le contrôle, » répondit-il, le sourire aux lèvres. « Si je dois décider de quelque chose, je n’ai besoin de consulter personne. Je déteste être associé avec d’autres et ne pas avoir la maîtrise totale de mes affaires. C’est la même chose pour mon cabinet. Je loue mes salles d’examens et l’équipement pendant les heures où je pratique à l’hôpital. »

« Un homme responsable », pensa-t-elle.   Quelle différence par rapport à Olivier en qui elle ne pouvait avoir confiance pour la moindre chose ! Plus Magalie apprenait à connaître Pierre, plus elle l’admirait.

En lui expliquant un détail de comptabilité qu’il ne comprenait pas, Magalie fut attirée par les doigts de Pierre posées sur le bureau à côté des feuilles remplies de chiffres. « De belles mains, songea-elle, des mains d’homme. » Elle ne pouvait détacher son regard de ces doigts habiles, musclés aux ongles propres et rectangulaires. Les poils très noirs qui les recouvraient offraient un contraste sur le rose de sa peau. Velues, viriles et fortes. Son esprit brouillé, perturbé par ces pensées intimes, elle se sentit mal à l’aise. Alors, Pierre ne comprit rien à son explication. « C’est ridicule », songea-t-elle en se reprenant. Comment quelques poils sur des mains pouvaient-ils la déconcentrer à ce point ? Mais, elle remarquait aussi ses yeux marron, brillants et intelligents. Cette nuque rasée surmontée d’une toison noire et bouclée. Elle n’avait qu’une envie : passer ses doigts dans ces boucles sombres comme les ailes d’un corbeau, toucher la rugosité des cheveux dans son cou, embrasser ses lèvres volontaires.

 « Je ne te suis plus du tout », avoua-t-il.

Son trouble la fit rougir. Elle réussit à bafouiller en souriant : « Moi non plus !

— Est-ce que je t’ai déjà précisé comment tu as de beaux yeux ? déclara-t-il soudain, en lui prenant la main. Elle sentit les battements de son cœur s’accélérer.

— Non, tu ne m’avais pas mentionné ça lors de mon examen, ironisa Magalie. » Il répliqua avec un clin d’œil. « Ah ! Ah ! on ferait mieux de s’y remettre si l’on veut finir, répondit-elle.

— Écoute, j’estime qu’on a bien avancé, aujourd’hui. Que dirais-tu si l’on allait manger ? Je meurs de faim. Je connais un restaurant italien près d’ici. Qu’est-ce que tu en dis ?

— Bon, d’accord, allons-y », lança-t-elle.

 Ils se levèrent et rangèrent les papiers.

Malgré le peu de clients, en cette soirée de vendredi, Magalie trouva l’ambiance de l’endroit charmante et la nourriture délicieuse. Elle se laissa aller et se surprit à faire toutes sortes de confidences. Pierre n’avait qu’à poser, de temps à autre, une question pour provoquer un torrent de mots de la part de Magalie. Même si elle l’avait toujours connu, il n’avait jamais été proche d’elle. Elle n’avait jamais eu de contact si intime avec lui. Mais aujourd’hui, elle se sentait bien et en sécurité en sa présence. Elle lui raconta sa vie avec Olivier, ce qui était arrivé à la mort de sa sœur, puis elle le mit au courant des derniers détails de l’enquête. « Duclerc passe son temps à m’appeler. Franchement, il me donne un coup de fil pour m’annoncer qu’il n’a rien à m’apprendre. Je me demande pourquoi.

—  Peut-être qu’il est intéressé, une belle femme comme toi…

— À moi ? mentionna-t-elle, étonnée. Gina le surnomme inspecteur cheveux gras et chemise fripée. Il a l’air vraiment intelligent et il est très professionnel. Il me téléphone peut-être pour savoir si j’ai découvert d’autres éléments. Après tout, c’est moi qui ai retrouvé la carte. Mais il s’était déjà rendu compte que la carte avait disparu.

—  Quelle carte ? demanda-t-il.

—  De guichet automatique.

—  Ah ! oui, je me souviens.

—  Je ne t’ai pas raconté tout le roman ?

—  Oui, une histoire surprenante.

— Tu peux le dire. Et Gina est convaincue que c’est Olivier qui a dû l’échapper, car il a dormi sur ce sofa le soir du 15 juin. Elle n’a aucune idée de la manière dont la carte aurait pu se retrouver là autrement.

— Et tu crois ça ? Magalie, j’espère que tu as expliqué ça à la police.

— Oui, évidemment.

— Je te le répète, moi, à ta place, je me méfierais d’elle. Tu ne trouves pas ça louche ?

— Sur le coup, un peu, mais, tu le sais, Gina est une amie d’enfance en plus d’être avocate.

— Ce n’est pas une référence, Magalie. Je m’inquiète un peu pour toi.

Ensuite, la conversation dévia sur Sylvie. Pierre s’informa sur son travail et ses recherches.

— Tout ce que je sais, c’est qu’elle était endocrinologue et que cela concerne les hormones, avoua-t-elle ironiquement. La médecine, pour moi, c’est comme de la sorcellerie, je n’y comprends rien.

— Ta sœur et toi deviez avoir de grandes discussions philosophiques à ce sujet !

— Psychologiques, plutôt. Sylvie désirait me guérir de ma phobie. Elle disait qu’elle allait me débarrasser de ça. Elle voulait m’amener visiter son hôpital, son bureau, son laboratoire aussi. Ça me fait penser… son patron est passé à la maison l’autre fois, pour m’apporter les caisses qui contenaient les choses personnelles de Sylvie à son travail. C’est le Dr Lendro. Tu le connais. Je l’ai vu à ton bureau comme je sortais après mon examen, il attendait pour te voir.

— Oui, c’est un collègue, expliqua-t-il.

— Il trouvait que je prenais trop de temps à aller chercher les affaires de Sylvie, alors il est venu me les porter. Ne pas avoir à y aller m’a soulagée. D’ailleurs, je dois faire un ménage dans ses affaires. Je n’ai presque rien touché depuis que je suis revenue de Montréal. C’est pénible, j’ai beaucoup de difficulté à entrer dans sa chambre ou dans son bureau. Mais je devrai faire le grand tri un jour.

— Je peux t’aider si tu veux.

—  Ah ! Oui, c’est gentil de ta part, mais ton horaire est si surchargé et tu as une femme.

—  Je réussirai bien à dénicher du temps et, soit dit en passant, on est sur le bord de la séparation.

— Oh, désolée. Si jamais tu as besoin d’en parler, n’hésite pas, je suis d’une bonne écoute. »

« Quel homme charmant », conclut Magalie. Elle espérait seulement que cette promesse de l’aider n’en était pas une en l’air.


Ce roman est une œuvre de fiction. Les personnages et les lieux qui y sont décrits sont le fruit de l’imagination de l’auteure. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, ou avec des événements réels, serait purement fortuite.

© Francine Boilard