Dans le chapitre précédent:
Magalie a appris qu’Olivier voyage en Europe. Elle a eu une rencontre professionnelle avec Pierre Lormier à son bureau. Ils ont ensuite mangé ensemble au restaurant.
Chapitre 13
En fin d’après-midi, alors que Magalie revenait du travail, le téléphone sonna. « Ça doit être encore Duclerc qui m’appelle pour m’annoncer qu’il n’a rien à me dire », songea-t-elle en se dirigeant dans le salon pour répondre. Elle décrocha et fut surprise d’entendre Jean-François. « Salut, Magalie, comment ça va ?
— Salut Jeff,
— Eh ! je t’appelle de la Californie.
— En Californie ! Mais qu’est-ce que tu fais là-bas ?
— Eh bien, j’ai eu une offre. Vois-tu, ma chère, tu parles à un ingénieur canadien qui bosse pour une compagnie américaine à Tijuana au Mexique.
— L’enfant de l’ALÉNA[1] !
— Tout à fait. Je demeure à San Diego et je traverse la frontière quotidiennement pour aller travailler.
— Et quelle est la température aujourd’hui ?
— Oh ! comme d’habitude. Ensoleillé et de soixante-cinq à soixante-dix degrés Fahrenheit. Et à Québec ? »
Debout face à la fenêtre, elle vit le fils de la voisine d’en face pelleter l’entrée. Au coin de la rue, elle aperçut le chasse-neige de la ville commencer à gratter la neige de la rue. Elle s’installa sur un des fauteuils du salon. « Oh ! comme d’habitude, répliqua-t-elle en riant. Nuageux, moins deux-cent-cinquante degrés. Bref, on croule sous des tonnes de neige et on gèle comme des cretons.
— Magalie, continua Jean-François sur un ton différent, je voulais te dire que je suis désolé pour ta sœur. Je n’ai pas vraiment eu l’occasion de t’offrir mes condoléances.
— Je me suis toujours demandé ce que vous faisiez Olivier et toi. Vous n’êtes même pas venus aux funérailles.
— Pour te dire la vérité, Magalie, il n’était pas capable d’y aller. J’ai joué à la mère pendant des jours. Notre voyage au mont Sainte-Anne a été un calvaire pour moi. Il ne dessoûlait pas. J’avais peur de le laisser seul. Est-ce que Gina t’a parlé de ce qui s’est passé le 15 juin ?
— Oui, je suis au courant.
— Je me suis aperçu qu’il n’est pas équilibré. Il n’allait vraiment pas bien. Et il se sentait tellement coupable d’avoir couché avec Gina. Ce n’était pas un…
— Comment ? Il a couché avec Gina ! vociféra Magalie.
— Tu viens de me dire que tu étais au courant !
— Je savais que vous aviez dormi chez elle ce soir-là, mais elle n’a pas dit avoir couché avec Olivier.
— Maudite grande langue que je suis.
— Ouais, je comprends maintenant. C’est pour ça qu’elle était si mal à l’aise quand elle m’en a parlé.
— Je m’excuse, je regrette, je pensais que tu le savais.
— Elle va en entendre parler, tu peux être sûre.
— Ne lui dis surtout pas que c’est moi qui l’ai balancé.
— De toute façon, je préfère être au courant.
— Et comme je te disais, Olivier, ce n’était pas un gars pour toi.
— As-tu eu de ses nouvelles ?
— Il est en Europe actuellement, du moins, je pense. Il m’a envoyé une carte postale, le temps que je la reçoive à ma nouvelle adresse, ça prit une éternité. Ce sont les seules infos que j’ai depuis.
— Je ne l’ai jamais revu non plus. Il ne m’a jamais contactée pour venir chercher ses affaires à l’appartement. J’ai laissé un message à son père l’été dernier et Olivier n’a rien fait. Alors je suis allée moi-même les porter chez sa mère à l’automne.
— Magalie, si je veux te parler aujourd’hui, dit Jean-François, c’est parce que je dois rappeler un policier de Québec. Le message sur la boîte vocale indique qu’il désire me poser des questions à propos du meurtre de Sylvie.
Instinctivement, sans réfléchir, elle lui expliqua tous les détails de la carte bancaire.
— Ah ! maintenant, je comprends pourquoi Olivier insistait pour arrêter dans un guichet quand on est sorti de chez Sylvie. Mais, Magalie, j’y pense, ça prend un NIP pour sortir de l’argent.
— Il le connaissait, car on avait déjà fait des blagues dans un souper parce que ma sœur et moi, on a le même NIP. C’est l’année de mariage de mes parents. Ben, là, je l’ai changé depuis, mais Sylvie, comme je la connais, elle n’a pas dû le changer.
— Je comprends. Mais, tu sais, Magalie, ta sœur était déjà morte lorsqu’on est arrivés.
— Hein !
— En arrivant à Québec.
— T’as trouvé ma sœur morte et t’as rien fait, t’as rien dit !
— Écoute-moi. Olivier voulait faire un stop chez Sylvie pour voir si tu étais là. Il était certain que tu y serais, car tu n’avais pas réagi à ses appels et à ses messages de la veille. Et, avant de quitter Montréal, on est passé à ton appartement. Tu n’y étais pas.
— J’étais sortie avec Maud.
— Olivier a conclu que tu étais partie plus tôt pour Québec. Quand on est arrivé chez ta sœur, on a sonné deux fois. Puis, Olivier a essayé d’ouvrir la porte, ce n’était pas barré et il est entré. Je l’ai suivi. Et là, on a découvert ta sœur morte.
— Pourquoi vous n’avez pas appelé la police ?
— Magalie, on venait de s’introduire dans une maison où on n’avait pas d’affaires. Olivier avait de la coke sur lui, il avait dépassé le “point zéro huit”[2]. Et moi, qui conduisais, j’étais correct, mais pas à jeun. Nous vois-tu appeler la police ? Ce n’était peut-être pas la meilleure chose à faire, mais Olivier était d’accord, on ne voulait pas être mêlé à une histoire de meurtre. Parce que c’était évident que c’était un meurtre. On est sorti de la maison et, comme j’embarquais dans la voiture, il est retourné en lançant qu’il avait oublié quelque chose. C’est à ce moment-là qu’il a dû voler la carte, parce qu’il ne l’a pas fait quand j’étais là. Il m’a dit en revenant dans l’auto qu’il avait effacé les empreintes digitales. J’ai failli en parler à Gina plus tard quand on l’a rencontrée. Mais avec le regard qu’Olivier m’a fait, je me suis fermé la trappe. Je suis désolé, Magalie.
— Jean-François, bordel de merde ! À quoi avez-vous pensé ? Ça fait des mois que la police enquête et ils ne trouvent rien ! En plus, est-ce que c’est légal de s’enfuir comme ça sans avertir les autorités que tu viens de trouver quelqu’un de mort ? Il m’est venu à l’esprit que ça pouvait être Olivier qui l’avait tuée.
— Ah non, ça, je peux te le confirmer, on est entré ensemble dans la maison et elle était déjà morte. Je suis désolé.
— Alors, comme ça, il a volé la carte bancaire et de l’argent à ma sœur morte, pis il a couché avec ma meilleure amie. En tout cas, ça me confirme que ce n’était pas un gars pour moi, comme tu dis. Un imbécile de la pire espèce. Comment j’ai pu sortir avec lui ? Mais ça ne nous avance pas. C’est décourageant, vont-ils découvrir un jour qui l’a tuée ? Alors, demanda Magalie, Gina ne savait pas que Sylvie était morte ?
— Non, on ne lui a pas dit. Là, je vais rappeler le gars de la police. J’espère que ça ne m’attirera pas d’ennui.
— En tout cas, moi, je te crois, le rassura-t-elle.
En raccrochant l’appareil, elle observa le fils du voisin découragé par le nouveau banc de neige compressé que le chasse-neige venait de glisser devant l’entrée d’auto. Juste à l’endroit où il venait de finir de pelleter.
Aussi frustrée que lui, elle monta dans sa chambre se préparer pour sa soirée. En face du miroir, par mégarde, elle s’accrocha la paupière avec le bâton de mascara. Exaspérée, elle soupira en voyant son œil barbouillé de noir. “Bordel, il va falloir que je me calme.” Elle avait fini par réparer sa bourde lorsqu’on sonna à la porte. Magalie descendit à moitié maquillée. Elle ouvrit et Stéphanie, les joues roses, souriait de toutes ses dents.
« Bonjour,
— Salut, lui répondit Magalie. Est-ce le jour des biscuits au chocolat ?
— Non, répondit-elle, je venais juste dire bonjour.
— Et bien entre. On n’aura pas beaucoup de temps pour jaser, car j’ai un rendez-vous avec une de mes amies. » Stéphanie entra puis enleva ses bottes et son manteau.
« Monte avec moi, » ordonna Magalie.
Entre deux coups de fard, elle s’informa des dernières querelles des petites amies de Stéphanie. Et elle l’interrogea sur les nouveaux amoureux dans la classe.
« Et toi, Stéphanie, as-tu un chum ?
— Es-tu malade ? Les gars, c’est des cons, s’exclama-t-elle pendant qu’elle farfouillait le contenu du coffre à bijoux. Je pourrais t’en faire des bijoux, Magalie. J’ai eu un jeu pour ça à Noël.
— C’est vrai, tu me l’as dit. J’aimerais ça. Et comment vont tes cours de gymnastique ?
— Ça va bien, je suis presque capable de faire le grand écart. Ce ne sera pas long. Quand je vais l’avoir, je viendrai te montrer ça.
— J’ai hâte. Moi aussi, je pouvais le faire quand j’avais ton âge. Bon, je suis prête. Est-ce que je te laisse chez toi, Steph ?
— D’accord, répondit celle-ci. »
Magalie n’était pas fâchée d’avoir à la reconduire. Puisqu’elle l’aida à dégager son entrée d’auto, qui était aussi bloquée par un petit monticule de neige laissée par le chasse-neige.
[1]. . L’accord de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le Mexique.
[2]. . Le taux limite d’alcool pour conduire au Québec est de 80 mg d’alcool par 100 ml de sang. (0,08)
Ce roman est une œuvre de fiction. Les personnages et les lieux qui y sont décrits sont le fruit de l’imagination de l’auteure. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, ou avec des événements réels, serait purement fortuite.
© Francine Boilard
