Dans le chapitre précédent:

Magalie a eu une grande conversation téléphonique avec Jean-François. Il lui a appris ce qu’Olivier et lui avaient fait le soir du meurtre de sa sœur. Et il lui a révélé qu’Olivier avait couché avec Gina cette nuit-là.

Chapitre 14

Gina et Magalie se rejoignirent, comme prévu, dans un restaurant sur la rue Cartier avant de se rendre au cinéma. Gina, toujours en retard, avait un solide prétexte : les bancs de neige lui avaient donné de la difficulté à stationner. « Est-ce que tu as commandé un verre de vin ? questionna Gina.

— Non, je me demandais si j’allais passer la soirée avec toi. Je pensais que tu étais mon amie, mais maintenant, j’hésite entre traîtresse, connasse ou crapule, attaqua Magalie.

— Bon ! Qu’est-ce qui se passe encore ? »

 Magalie, voyant le garçon approcher, attendit d’avoir commandé le vin avant de répondre. « Je sais que tu as couché avec Olivier. Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?

— Comment l’as-tu appris ?

— Peu importe. Mais tu as de la chance, j’ai eu le temps de me calmer avant d’en discuter.

— Tu appelles ça être calmée ! objecta Gina. Je ne t’ai rien dit, continua-t-elle, car ça n’aurait servi à rien. Je savais que vous n’étiez plus ensemble.

— Laisse-moi juger la prochaine fois que tu auras un truc dans le genre à me cacher.

— C’est Jean-François, la grande langue. Je suis certaine, tu lui as parlé ? C’est ça ?

— Ben, je ne suis pas censée le rapporter. Ce n’est pas de sa faute. » Magalie lui relata la conversation. « En tout cas, Gina, je suis sonnée. Même Pierre se questionne, comment je peux avoir encore confiance en toi ?

— Tu lui en as parlé ?

— Non, pas de ça, je viens juste de l’apprendre. C’est l’autre fois, lorsque je suis allée au restaurant avec lui, je lui ai raconté l’histoire de la carte.

— Tu es allé au resto avec lui ! Tu ne m’as pas raconté ça !

— Ouais, c’est ce que j’étais censé faire ce soir, te raconter mes histoires d’amour, mais, au lieu de ça, j’apprends que tu m’as poignardée dans le dos.

— Là, tu exagères. Je savais que tu avais cassé avec Olivier. Et tu sais très bien que mes petites aventures ne sont jamais sérieuses. La preuve, il a disparu du décor depuis des mois.

— La prochaine fois, raconte-moi tout ! On s’est toujours tout dit, Gina. Sinon, je n’aurai plus confiance en toi.

— D’accord. Bon, maintenant, on va commander, dit Gina en faisant signe au serveur. Si l’on veut avoir le temps de manger et arriver à temps au cinéma. Est-ce que tu veux toujours aller au cinéma avec moi ?

— Ben oui, on va aller au cinéma. » Elles commandèrent leur plat.

Et Magalie continua : « En tout cas, ça me confirme que j’ai bien fait de le laisser. Je peux pas croire que je suis sorti avec un gars comme lui. D’autant plus que je vois la différence avec Pierre.

— Raconte-moi ça.

— Gina, il est tellement fin, il m’a appelée tous les jours cette semaine. Je te dis que ça fait une différence avec Olivier. Il est si mature, responsable, d’une bonne écoute. Et si beau, susurra-t-elle en clignant des yeux.

— Et qu’est-ce qu’il a dit sur moi ?

— Que je devrais me méfier !

— Je commence à moins l’aimer, ton Apollon, continua Gina. Je trouve que tu placotes pas mal. Arrête de raconter à tout le monde les détails de l’enquête. Puis là, tu me surprends.

— Pourquoi ? rétorqua Magalie.

— Que mon amie, qui est plus honnête que le pape, sorte avec un gars marié.

— Il m’a dit qu’il se séparerait bientôt. Ça ne marche plus avec sa femme. Gina, si tu savais. Il est tellement… attentionné. Puis, c’est pas comme si j’avais brisé un couple. Oups ! En parlant de couple brisé, regarde qui vient vers nous. »

Gina aperçut Denis Danserot s’approcher pour les saluer.

« Bonjour, Magalie, comment vas-tu ?

— Très bien. C’est drôle, je viens de laisser Stéphanie chez vous il y a quelques instants.

— Oui, elle m’a dit qu’elle était allée te dire un petit bonjour. Elle t’aime beaucoup, tu sais.

— Moi aussi, elle est adorable, elle m’a même aidé à pelleter. Êtes-vous toujours satisfait de la voiture ?

— Tout à fait. » Magalie se tourna vers Gina et lui dit : « Maître Danserot vient d’acheter la voiture de Sylvie. Voici, mon amie, Gina Falardeau, la présenta-t-elle en se retournant vers lui.

— Oui, je connais maître Falardeau. Elle a été mon étudiante.

— Je m’en souviens très bien, c’est le seul cours que j’ai failli couler, s’exclama-t-elle en le regardant droit dans les yeux. » Celui-ci, un peu désarçonné, répliqua : « Je fais souvent ça avec mes meilleurs étudiants. » Elle rougit, mais ne put s’empêcher de répliquer : « C’est une mauvaise habitude.

— Combien de fois avez-vous échoué à votre examen du barreau avant de réussir ? demanda-t-il, sévère.

— Sachez que j’ai réussi du premier coup, répliqua-t-elle, rouge de colère. » Il lui fit un clin d’œil en disant : « Vous voyez, vous faisiez partie de la crème et je le savais. Vous aviez besoin d’un peu de motivation. Au revoir, et bonne soirée à toutes les deux. » Et il s’éloigna en souriant.

« C’est quoi cet air de bœuf avec cet homme charmant ? s’exclama Magalie, surprise.

— Ben, c’est un vieux prof que je ne sens pas, je te l’ai dit en Floride.

— Je pensais pas que c’était à ce point-là. C’est malaisant. »

À la fin du repas, Magalie se rendit aux toilettes du restaurant. Elle descendit les escaliers, puis elle remarqua un groupe de personnes dans un salon. Verres à la main, ils étaient debout autour des tables. Ils discutaient et riaient, sous l’éclairage tamisé de la salle richement décorée de boiseries et de vitraux colorés. Une soirée privée, se dit Magalie lorsqu’elle reconnut Pierre parmi les invités, même s’il lui tournait le dos. Elle l’observa s’approcher d’une blonde vêtue d’une robe noire très chic. Il lui chuchota quelques mots à l’oreille qu’elle ne sembla pas trop aimer. Elle le regarda avec des flammes dans les yeux et but une grande lampée du verre de Scotch qu’elle tenait. « Ainsi donc, voici madame Lormier », pensa Magalie, surprise de ressentir un pincement de jalousie. Elle avait l’impression de la connaître ou de l’avoir déjà vue, mais elle avait beau chercher, elle ne la replaçait pas.

Le lendemain matin, elle rêvait encore de cette merveilleuse soirée. Pas celle de la veille avec Gina, mais la dernière passée en compagnie de Pierre dans le bistro italien. Elle avait bien noté qu’il allait courir tous les week-ends tôt le matin. Depuis ce souper, il l’avait appelée tous les jours, parfois seulement pour prendre de ses nouvelles.   Elle décida de commencer sa journée par une séance de jogging. Après tout, elle avait envie de s’entraîner dans les rues de Sillery au lieu d’aller, comme elle l’avait fait l’automne dernier, dans un centre sportif. Magalie avait demandé à Gina de l’accompagner, mais celle-ci, pas très sportive, avait refusé.

Habillée de plusieurs épaisseurs sous son nouveau survêtement de course, elle était prête à affronter la température de janvier. Elle étira ses mollets, roula les chevilles et partit au petit trot sur le trottoir de la rue des Mirettes. Le froid faisait craquer la neige durcie sous ses pas et, pourtant, elle avait l’impression de galoper sur des nuages et de s’envoler vers le ciel.

« C’est incroyable de constater à quel point les émotions peuvent avoir un effet sur notre vie », songea-t-elle.

Pierre, Pierre, Pierre, elle le voyait dans sa soupe, dans ses rêves. Elle ne passait pas un jour sans penser à lui. Il lui avait bien dit qu’il allait bientôt se séparer de sa femme. Des fantasmes sexuels, où il était le héros, surgissaient de sa tête à tout moment. Sa libido, aiguisée par des mois d’abstinence, après la régularité qu’elle avait connue avec Olivier, l’obsédait.

Arrivée au coin de la rue Holland, elle bifurqua vers le sud, direction Sillery où le docteur Lormier habitait.

Évidemment.

Peut-être allait-elle le rencontrer par un heureux hasard. « Quelle coïncidence cela serait », songea-t-elle, ironique. Comme si de rien n’était, elle passa devant chez lui. Tout semblait trop calme. « Il doit dormir encore », se dit-elle, dépitée. Elle n’aurait pas dû sortir à une heure aussi matinale. Elle revint vers son point de départ, déçue, et elle sentit sa mauvaise humeur l’envahir. C’était ridicule de s’attendre à le rencontrer, ils ne s’étaient pas donnés de rendez-vous. Revenue sur la rue Holland, un autre joggeur la rattrapa et la frôla en accrochant son espadrille. Il continua de courir juste à côté d’elle, s’ajustant à son rythme. « Franchement, qu’il fasse donc attention », pensa-t-elle, fâchée. Elle se tourna vivement vers lui dans l’intention de le tancer, mais elle fut surprise ! C’était Pierre.

Voyant son air mécontent, il éclata de rire, puis elle aussi. Elle s’était fait avoir. Ils continuèrent à courir ensemble jusque chez elle où elle l’invita pour prendre un café.

Épluchant les multiples épaisseurs mises pour se protéger du froid, Magalie sentait son excitation sexuelle augmenter de plusieurs crans à chaque couche que Pierre enlevait. Son survêtement, déformé par son phallus en érection, le rendait un peu ridicule. Lorsqu’il ne lui resta que son t-shirt et son pantalon d’entraînement, la virilité dégagée par son torse et ses bras musclés fit tomber toutes les barrières de Magalie.

Devant la cuisinière, elle se concentra pour préparer le café, mais à côté d’elle, il s’avança. Elle se retourna pour le regarder. Il la fixa, langoureusement, et avec douceur, il tendit la main pour toucher sa joue avec la paume de la sienne. Il s’approcha de son visage, les lèvres entrouvertes. Elle s’avança vers lui et il l’enlaça. Elle fut séduite et c’est avec une audace insoupçonnée que Magalie s’abandonna.

L’ancienne table de cuisine prouva sa solidité.

Après avoir repris son souffle, Magalie finit de préparer le café qu’elle lui avait promis. Distraitement, Pierre se promena dans la maison.

« J’ai toujours su que vous habitiez ici, mais je crois que c’est la première fois que j’y suis invité. On voit que ce n’est pas toi qui as choisi la décoration !

— C’est vrai, c’est la maison de mes parents. J’ai le projet de la vendre et d’avoir une maison vraiment à moi, décorée à mon goût, déclara-t-elle en sortant de la cuisine. Et avec une salle de bain au rez-de-chaussée. »

Regardant à gauche, puis à droite, elle faillit renverser les deux tasses de café lorsqu’elle s’aperçut qu’il était dans le bureau de Sylvie.

« Eh bien, dit-il en lui souriant, est-ce qu’on commence le ménage tout de suite ? »

Le visage soudain blême, elle pénétra dans la pièce.

« C’est la deuxième fois que j’entre ici depuis le mois de juin. »

Il saisit la tasse, en but une gorgée et dit en entamant la fouille du premier tiroir. « Alors, on s’y met ?

— Je suis désolée, Pierre. Je ne suis pas capable. » Elle sortit vite et alla s’asseoir dans le salon en pleurant. Il vint la rejoindre.

« Je me sens coincée, si je veux partir, je sais que je dois classer ses choses, mais j’en suis incapable. C’est physique, j’ai des crampes dans le ventre. Qu’est-ce que je vais faire ?

— Je vais t’aider, je vais commencer, l’encouragea-t-il en se dirigeant à nouveau dans la pièce.

— Pierre sort de là, s’il te plaît. »

Il revint sur ses pas et la prit dans ses bras.

« Ne t’en fais pas, ça va s’arranger. Je vais te montrer quoi faire et tu vas voir, ça va marcher. On va le faire ensemble et progressivement. Tout ira bien. »

Elle se sentit rassurée et émerveillée de l’appui que Pierre lui offrait.

Elle n’osa pas lui mentionner qu’elle l’avait vu la veille au restaurant avec sa femme. Mais quand il quitta la maison, elle lui demanda : « Qu’est-ce que tu vas dire à ta femme ?

— Elle ne me posera pas de questions. »


Ce roman est une œuvre de fiction. Les personnages et les lieux qui y sont décrits sont le fruit de l’imagination de l’auteure. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, ou avec des événements réels, serait purement fortuite.

© Francine Boilard