Dans le chapitre précédent:

La relation de Magalie et Pierre s’est développée. La jeune femme s’est confiée à lui au sujet de Gina et Olivier. Pierre lui a annoncé qu’il allait à Boston pour un congrès le week-end suivant.

Chapitre 16

 Le lendemain, Magalie travailla jusqu’en début d’après-midi. De retour à la maison, elle s’apprêtait à profiter de son samedi après-midi pour à aller magasiner lorsque l’inspecteur Duclerc arriva chez elle sans s’être annoncé. Poliment, elle l’invita au salon. Elle observa que, pour une fois, ses cheveux étaient propres, mais une mèche folle retombait sans cesse sur ses yeux. Sa chemise n’était pas froissée. « C’est à croire qu’il s’est mis sur son trente-six pour venir me voir », pensa-t-elle. Elle éprouvait de l’ambivalence envers cet homme. Des cicatrices d’acné marquaient la peau de son visage et un commencement de calvitie haussait son front. Elle sentait, malgré les cernes qui soulignaient ses yeux, l’éclat intelligent de ceux-ci. Contrainte par la politesse à lui offrir un café, ou une tasse de thé, elle joua son rôle d’hôtesse comme il se doit. 

Attrapant un biscuit au chocolat, Duclerc lui demanda : « Magalie, avez-vous effectivement commencé le ménage des choses de votre sœur ?

— Oui, j’ai jeté une bouteille de parfum. Et son maquillage, ajouta-t-elle.

—  Pourquoi le parfum et pas le reste, effectivement ?

— J’ai parfois l’impression que les murs sont imprégnés de son odeur. À un moment donné, pouf, une bouffée m’envahit. Je déteste ça, je viens mal à l’aise. J’ai la sensation que son fantôme me hante. Et puis, je le sais que je dois me débarrasser de ses affaires. Mais c’est psychologique, on dirait que je suis incapable, pourtant, je veux vendre la maison, commencer une nouvelle vie. L’automne dernier, je me suis étourdie, je me gardais occupée pour ne pas avoir le temps ; j’évitais ! J’en ai pris conscience, maintenant.

— Je comprends, oui. Effectivement, vous n’avez pas envie de faire le tri des papiers, mais, pour l’enquête, pouvez-vous reconfirmer qu’elle n’avait pas d’assurance vie ?

— Non, elle n’en avait pas.

— Comment pouvez-vous en être certaine si vous n’avez pas effectivement vérifié ?

— En fait, étant donné que je suis comptable, ça, je l’ai vérifié et c’était bien ce que je pensais. À part son assurance-responsabilité professionnelle, elle n’a aucune assurance.

— C’est un peu surprenant.

— Non, je vais vous expliquer la situation. Mon père était courtier d’assurance. Mes parents sont décédés dans un accident d’auto il y a environ trois ans. Ils partaient en vacances pour un mois en Floride et ils ne sont pas allés plus loin que Saint-Nicolas. On nous a dit qu’ils sont morts tous les deux instantanément. Lors de la succession, ma sœur et moi, nous nous sommes rendu compte que mon père avait une panoplie de polices d’assurance. À notre plus grande surprise ! Heureusement que ma mère est morte en même temps que lui, sinon, je crois qu’elle aurait eu envie de le tuer pour avoir dépensé tant d’argent pour des assurances. Elle ne travaillait pas et passait son temps à chercher les aubaines, à économiser et à ne pas gaspiller parce que mon père lui disait tout le temps que le budget était serré. Après leur décès, on a consulté un avocat, en fait, le père de mon amie Gina. On voulait savoir si c’était légal d’avoir autant d’assurance. Sylvie et moi, nous étions éberluées, car on est devenues millionnaires. Il y a eu une enquête des compagnies d’assurance, mais mon père avait bien fait son travail. Maître Falardeau nous a dit qu’on avait droit à tout cet argent. Donc, Sylvie était tellement choquée pour l’insécurité financière que ma mère avait endurée toute sa vie qu’elle s’est jurée de ne jamais contracter d’assurance sur sa vie.

— Je comprends, effectivement. Le budget ne devait pas être si serré, puisqu’ils allaient en Floride.

— Mon père disait à ma mère que c’était grâce à elle, puisqu’elle avait tant économisé.

— Donc, effectivement, il n’y a aucun bénéficiaire d’une assurance vie pour Sylvie. Ça nous enlève un mobile pour le crime. Je vous encourage d’autant plus à faire le tri de ses dossiers. Vous pourriez peut-être découvrir quelque chose. On a fouillé et l’on a interrogé tout le monde, on n’a rien trouvé. Et au point où l’on est rendu, l’enquête, ça n’avance pas fort !

“Effectivement”, songea-t-elle, moqueuse, sans oser le taquiner vraiment.

— Est-il possible qu’on ne retrouve jamais le meurtrier ?

— Oui, ça se peut, Magalie.

— Je vais m’efforcer de faire le ménage de ses affaires et essayer de trouver d’autres indices.

— Moi aussi, Magalie, je vais faire tout ce que je peux. »

Après avoir passé son message, Magalie pensait qu’il s’en irait, mais non. Elle apprit qu’il était séparé depuis trois ans, qu’il était père d’une fillette de quatre ans, Laurence. Après une heure, ayant épuisé plusieurs sujets de discussion, elle sentait qu’il étirait la conversation. Elle ne savait plus quoi dire et se demandait pourquoi il restait. Magalie, gênée de le mettre à la porte, entendit soudain la sonnette de l’entrée.

« Stéphanie, merveilleuse Stéphanie, jamais je n’aurais pensé qu’elle me dépannerait à ce point ! » songea-t-elle lorsqu’elle la vit sur le pas de la porte.

« Bonjour, entre Stéphanie. Donne-moi ton manteau, viens t’asseoir.

— Oh ! Tu as de la visite. Est-ce que je te dérange ?

— Non, non, » lança Magalie, la prenant par le bras alors qu’elle avait à peine terminé d’enlever ses bottes.

« Assieds-toi. Comment ça va, Stéphanie ? Je te présente l’inspecteur Duclerc. Il est policier.

— Bonjour, murmura la petite.

— Aimerais-tu manger un biscuit ? »

Étant donné que Stéphanie n’avait jamais vu Magalie aussi contente de sa venue, elle accepta l’offre malgré sa timidité. Quelques instants plus tard, Magalie revint de la cuisine avec un verre de lait et une assiette de gâteaux secs. Puis, elle interrogea la fillette. Celle-ci s’élança dans un monologue long et ennuyeux pour Duclerc, au sujet des derniers potins des élèves de sa classe.

   « Et puis comment va ta gym ? s’informa Magalie lorsqu’elle s’aperçut que Stéphanie achevait de bavarder.

— Ça va bien, répondit-elle, en se levant. Je peux faire le grand écart maintenant. Et la roue aussi. Regarde, » déclara-t-elle, avec enthousiasme. 

C’est là qu’intervint Duclerc : « Non pas dans le salon ! Avec tous ces bibelots.

— Il a raison, » renchérit Magalie pendant qu’il emmenait Stéphanie hors de la pièce. 

L’inspecteur, plus rapide que Magalie, traversa le hall, puis ouvrit la porte du bureau de Sylvie. « On a plus d’espace ici, et il y a moins de risque que tu casses quelque chose, » affirma-t-il à Stéphanie. 

« Zut ! » songea Magalie. Ils se liguent tous contre moi pour me faire entrer dans ce maudit bureau. Pendant ces réflexions, un son étouffé était sorti de la bouche de l’enfant que Magalie, perdue dans ses pensées, ne perçut pas.

« Qu’est-ce que tu as dit ? » demanda Duclerc.

Stéphanie se dirigeait de nouveau vers le salon.

« Rien, rien. On va déplacer la table à café, » bégaya-t-elle, rouge de confusion.

Sur le coup, Magalie fut un peu surprise de cette réaction. Duclerc, lui, insistait : « Qu’est-ce que tu as dit ? »

Stéphanie, de plus en plus écarlate, restait muette.

 « As-tu entendu, Magalie ?

— Non.

— Elle a dit : “Est là.”

— …

— Qui est là ? Dis-moi la vérité, » ordonna-t-il en s’approchant d’elle et en la regardant dans les yeux.

« Qui as-tu vu ? Pourquoi ne veux-tu pas entrer dans le bureau, Stéphanie ? » redemanda-t-il en se penchant pour se mettre à la hauteur de son visage.

À la grande stupéfaction de Magalie, Stéphanie éclata en sanglots. Elle la prit dans ses bras pendant que l’enfant criait.

« Je ne peux pas le dire.

— Qu’est-ce que tu ne veux pas nous dire ? demanda Magalie.

— Ce n’est pas de ma faute, je la vois encore.

— Tu as vu Sylvie ? questionna à son tour l’inspecteur Duclerc. La petite hocha la tête.

— Tu étais là quand elle est morte ? insista-t-il. Elle acquiesça.

— Raconte-moi ça, murmura Duclerc.

Et, ne pouvant choisir une circonstance plus dérangeante, le téléphone se mit à sonner. Magalie alla répondre dans la cuisine en lançant, “je vais revenir”.

“C’est moi, annonça Pierre,” lorsque Magalie prit l’appareil.

— Comment vas-tu ? lui demanda-t-il de Boston.

— Ouf, je ne sais pas trop. Honnêtement, tu appelles à un très mauvais moment.

— Comment ça ? M’as-tu déjà trouvé un remplaçant ?

— Duclerc et Stéphanie sont ici. La petite, qui m’a accompagnée quand j’ai passé l’examen de la vue, te souviens-tu ? On vient d’apprendre qu’elle a peut-être été témoin du meurtre, le 15 juin. Je ne peux pas te parler longtemps.

— Es-tu sérieuse ?

— Je te le jure.

— Où était-elle ? Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?

— Je ne sais à peu près rien, elle pleure encore. On essaye de lui sortir les vers du nez, on vient de s’en rendre compte et le téléphone a sonné. Tu comprends, elle gardait ça à l’intérieur d’elle depuis des mois. L’abcès vient de crever. On va l’interroger. Quelle histoire ! Pierre, as-tu conscience que c’est peut-être grâce à elle qu’on va pouvoir arrêter le meurtrier ?

— Pourquoi n’a-t-elle pas parlé avant ?

— Je n’en ai aucune idée. Je te le dirai plus tard, quand j’en saurai plus. Donne-moi ton numéro de chambre et le numéro de téléphone de l’hôtel, vite, je ne veux rien manquer. Elle est en train de parler au policier. » Magalie prit les coordonnées en note. « Écoute, ajouta Pierre, lundi matin, j’aimerais que tu attendes mon appel avant de venir me chercher à l’aéroport.

— Pourquoi ?

— Pourquoi ? Euh, il pourrait y avoir un changement dans l’heure du vol. Alors, je vais te contacter.

— D’accord, je te téléphone tout à l’heure. »

Magalie courut dans le salon où Duclerc offrait des papiers mouchoirs à Stéphanie.

« Elle ne veut pas parler, annonça-t-il à Magalie.

— Voyons, Stéphanie, tu ne peux pas garder ça pour toi. Regarde, tu es si malheureuse. » Les larmes redoublèrent.

« Pourquoi ne veux-tu pas le dire, insista Magalie

— Vous allez le mettre en prison, répondit-elle entre deux jérémiades.

— Qui ?

— Mon père. Je serai orpheline. Personne ne s’occupera de moi. »

Secouée de sanglots, Stéphanie se laissa enlacer par Magalie.

« Moi, je prendrai soin de toi, je ne t’abandonnerai pas. Tu dois nous dire ce qui s’est passé. Stéphanie, fais-moi confiance. »

Magalie la fit asseoir sur le canapé, les pleurs de Stéphanie ralentirent, puis elle commença à parler.

« Je m’étais chicanée avec mon père. Il m’avait punie, je ne pouvais pas sortir de ma chambre. Je me suis enfuie par la fenêtre et je suis venue voir Sylvie. Je ne lui ai pas dit que j’étais en punition. Il faisait chaud, ce soir-là, et elle m’a invitée à me baigner. Alors on est monté dans la salle de bain. J’avais oublié mon maillot la dernière fois que j’étais venue nager. J’étais en train de me changer, dans la salle de bain, quand on a sonné. Sylvie est descendue, puis elle est remontée. Elle m’a chicanée, mais avec un grand sourire, elle était si gentille. Je l’aimais, Sylvie. »

Le visage de Stéphanie se contracta et ses yeux affolés se remplirent de larmes à nouveau. Magalie dut cligner beaucoup pour contenir ses larmes, elle aussi.

« Alors, elle m’a traitée de ¨petite bon yenne¨ parce que je ne lui avais pas avoué que j’étais punie. Mon père venait de lui parler. Il me cherchait partout. Elle ne m’a pas trahie, elle a menti pour moi. Ça l’a un peu fâchée et elle m’a dit de me rhabiller tout de suite et de retourner vite chez moi. Je devais obéir à mon père. Puis, il a sonné encore. Je me suis cachée dans la salle de bain, j’avais peur de me faire chicaner encore plus. J’ai attendu, longtemps, mais Sylvie ne remontait pas. J’ai attendu encore, puis je me suis décidée à descendre lorsque j’étais certaine qu’il était parti. C’était tellement silencieux que j’ai pensé que Sylvie était partie. Mais je l’ai trouvée dans le bureau. Elle était couchée par terre, elle avait l’air morte. J’ai eu peur et j’ai couru jusque chez nous.

 — Attends un peu, enchaîna l’inspecteur, tu dis qu’il a sonné deux fois ?

— Oui.

— L’as-tu vu ?

— Non, pas une seule fois. C’est Sylvie qui m’a dit que c’était mon père.

— Qu’est-ce qui te dit que c’était lui la deuxième fois ?

— C’est Sylvie. Elle a dit : ça doit être encore lui et elle est redescendue en courant en claquant la porte. J’ai entendu discuter en bas, mais je n’entendais pas bien, car je m’étais cachée dans la baignoire, derrière le rideau de douche et la porte était fermée. J’ai attendu longtemps. Longtemps. J’attendais que Sylvie remonte, mais elle n’est jamais remontée.

— Alors, tu penses que c’est ton père qui l’a tuée ? insinua l’inspecteur.

— Ouah ! pleurnicha-t-elle. Vous allez le mettre en prison. Ouah !

— Ne pleure pas Stéphanie, on est loin de là, rassura Magalie.

— Est-ce que tu te souviens de l’heure quand tu es revenue chez toi ?

— Il était huit heures et demie.

— Comment peux-tu en être certaine ? demanda Duclerc.

— Mon père m’a dit qu’il était très inquiet, qu’il m’avait cherchée partout. Il m’a serrée dans ses bras, m’a dit de ne plus jamais recommencer. Et d’aller me coucher tout de suite, même s’il était seulement huit heures et demie, parce que j’étais punie. Me coucher à huit heures et demie, c’était une vraie punition. Il faisait encore clair, je m’en souviens.

— Est-ce que tu lui en as parlé ? demanda Duclerc.

— Bien non !

— Il a dû te demander où tu étais.

— Oui. Je lui ai dit que j’étais allée chez une amie, puis au terrain de jeux.

— Est-ce qu’il t’a dit qu’il était allé chez Sylvie ?

— Il a dit qu’il m’avait cherchée partout, mais il ne m’a pas dit où.

— En as-tu parlé à quelqu’un d’autre ?

— Non.

— Sûre ? Est-ce que tu nous dis toute la vérité ? »

Les larmes de Stéphanie se remirent à couler abondamment.

« Bien. Pour de vrai, ce n’est pas Sylvie qui m’a invitée à me baigner. C’est moi qui me suis invitée. C’est impoli, avoua-t-elle en regardant Magalie. Le reste, c’est tout vrai.

— Ce n’est pas grave, mon chou. »


Ce roman est une œuvre de fiction. Les personnages et les lieux qui y sont décrits sont le fruit de l’imagination de l’auteure. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, ou avec des événements réels, serait purement fortuite.

© Francine Boilard