Dans le chapitre précédent:
L’inspecteur Duclerc est allé reconduire Stéphanie chez elle. Magalie a demandé à Gina de venir tout de suite pour lui raconter ce que Stéphanie venait de révéler.
Chapitre 18
Le lendemain, son pain grillé et le café avalés, Magalie grimpa l’escalier pour enfiler ses jeans et un chandail ample. Habillée, elle descendit et se servit une deuxième tasse avant d’entrer dans la pièce maudite.
Magalie réussit à mettre les pieds sur la moquette moelleuse, à regarder l’immense meuble d’acajou, le foyer de marbre ou le petit fauteuil fleuri à côté de la table de travail, sans que son estomac se contracte.
En premier, elle devait se défaire de tous les livres de sa sœur. Désormais inutiles, ils encombraient les étagères du bureau. Elle alla chercher au sous-sol plusieurs boîtes de carton.
« Que faire de tous ces bouquins ? Peut-être que la bibliothèque à l’hôpital de Sylvie les prendrait ? » se demanda-t-elle. Elle pensa aussi qu’elle pourrait toujours les donner à l’université. De vraies briques, ils pesaient une tonne.
Elle avait vidé un rayon lorsque son regard se porta vers la fenêtre. Elle prit une gorgée de café. Le soleil éclatant narguait l’air glacial et faisait briller la vitre givrée. Une pensée lui vint à l’esprit : « Moi, c’est plutôt ma vie qui est “un jardin de givre” ! »
Le temps paraissait stoppé. Aucun mouvement dans la rue désertique, même pas une brise hivernale, aucun son ne troublait la nature pétrifiée par le froid. On annonçait à la météo plusieurs centimètres de neige et de forts vents. « Heureusement que Pierre revient seulement demain », songea-t-elle.
Elle se sentait comme ce froid polaire, figée telle une mer de glace sur sa douleur. Elle savait qu’il était temps de commencer à ranger les choses.
Et les questionnements reprirent dans sa tête. Pourquoi ? Pourquoi la vie de sa Sylvie avait-elle été interrompue si violemment ? Les larmes lui vinrent aux yeux. La culpabilité l’étouffait. Comment pouvait-elle se débarrasser de ses affaires ainsi ? Comment vivre, respirer, tandis que Sylvie reposait six pieds sous terre dans le fond d’un cercueil ? Sa grande sœur, qui lui avait montré à danser à la corde, qui lui avait déjà lancé un verre de jus d’orange à la figure et qui avait giflé le petit voisin parce qu’il avait ri d’elle. Sylvie, qui lui tirait les cheveux lorsque celle-ci fouillait dans sa chambre, mais sa complice pour voler des biscuits au chocolat avant le souper. Un kaléidoscope de souvenirs doux et amers défilait devant ses yeux ; doux et amers, comme la marmelade qu’elle venait de manger sur son pain quelques instants plus tôt.
Magalie regrettait d’avoir laissé sa sœur seule. Elle aurait dû rentrer à Québec pour y terminer ses études. Serait-elle morte à l’heure qu’il est ? Saurait-on un jour ce qui s’était véritablement passé ? Ces interrogations la désespéraient.
Elle savait que la vie devait continuer malgré tout. Elle prit une gorgée. « Zut ! se dit-elle, même le café est trop froid. »
« Allez, Magalie ! Secoue-toi un peu, ce n’est pas en se sentant coupable que Sylvie ressuscitera. »
Voulant chasser cette désolation et meubler le silence de mort qui imprégnait la demeure, elle alla dans le salon et chercha dans la collection de trente-trois tours de son père. Cela lui rappelait son enfance, les matins de week-end où son père leur faisait écouter de la musique à elle et Sylvie. Magalie choisit un de ses albums préférés, Les quatre saisons de Vivaldi. Elle sortit le disque de vinyle noir de sa pochette. Magalie le plaça sur le tourne-disque, elle saisit l’aiguille et la déposa sur le sillon. La musique envahit la maisonnée. Puis, elle se remit au travail, secourut par le rythme de Vivaldi.
Textbook of endocrinology, Anatomie humaine, Physiologie humaine. En vidant un autre rayon, elle reconnut des romans qu’elles avaient lus pendant l’adolescence : la série Jalna, plusieurs Agatha Christie, Robert Ludlum. Peut-être pourrait-elle en garder quelques-uns ? Cela lui remémorait des souvenirs. Soudain, Magalie eut une drôle de sensation. Elle se retourna, regarda tout autour. Elle sentait la présence de Sylvie. Ce n’était pas le fantôme de sa sœur, mais cette odeur presque imperceptible qui lui chatouillait le nez. Encore le parfum Paloma Picasso. De son vivant, on remarquait toujours son arrivée par cette senteur et des effluves demeuraient quelques instants dans la pièce que Sylvie venait de quitter.
Mal à l’aise, le cœur chaviré par cette fragrance, elle cessa de vider le rayon entamé pour en commencer un autre. En déplaçant une pile de bouquins, Magalie se rendit compte, en le saisissant, qu’un gros livre semblait léger pour sa taille. Aucun titre. Elle eut l’impression qu’il y avait un objet à l’intérieur. « Bizarre, qu’est-ce que c’est ? » se demanda-t-elle, intriguée. Elle l’ouvrit et réalisa qu’en réalité, c’était une boîte. Elle découvrit deux disquettes non identifiées à l’intérieur.
Elle démarra l’ordinateur, y inséra une des deux disquettes. Un seul fichier apparut, portant le titre : Magalie. « Bordel ! » s’écria-t-elle. Qu’avait-elle trouvé là ? Était-ce un message d’outre-tombe de sa sœur lui révélant qui était son assassin ? « Franchement, Magalie, tu as lu trop Agatha Christie », pensa-t-elle. Elle cliqua pour ouvrir le document et une boîte de dialogue apparue à l’écran. Elle devait entrer un mot de passe pour voir le contenu. Premier réflexe, elle pensa au numéro d’assurance sociale. Elle inscrivit le sien, puisque le fichier portait son nom. Évidemment, l’accès lui fut refusé.
Trop facile.
Elle réfléchit et songea à essayer le numéro d’assurance sociale de sa sœur. Elle chercha dans les filières de Sylvie, car, comptable de profession, Magalie savait qu’il était toujours indiqué sur les rapports d’impôts du contribuable. Elle constata, une fois de plus, le fouillis dans lequel Sylvie gardait sa tenue de livres. « Je me comprends dans mon chaos », lui avait-elle déclaré l’année précédente, quand Magalie, après l’avoir aidée pour ses déclarations de revenus, lui avait suggéré d’ordonner ses affaires. Magalie croyait que ce n’était qu’une excuse. En réalité, Sylvie détestait la comptabilité et attendait avec impatience que sa sœur cadette soit officiellement diplômée pour se décharger entièrement de cette corvée ennuyeuse. Magalie devait maintenant se débrouiller toute seule dans cette jungle de papier. Enfin, elle finit par trouver. Elle piocha les neuf chiffres, mais, grande déception, ce n’était pas ça. Elle essaya sa date de naissance, celle de Sylvie, celle de leur père et de leur mère, l’année de leur mariage, son propre numéro de téléphone, puis l’ancien, celui du temps où elle habitait à Montréal, son propre nom et pourquoi pas le mot « Sylvie » tout simplement ! Non, rien ne lui permettait d’accéder à ce fichier qui devait contenir des informations importantes.
« Sylvie ! Bordel de merde. À quoi as-tu pensé ? » hurla Magalie à travers la musique classique. Quelle idée de mettre un mot de passe introuvable ? fulmina-t-elle avec impatience. Elle connaissait sa sœur et celle-ci l’exaspérait par ses mystères, ses secrets et ses sempiternelles cachotteries. Là, elle la reconnaissait bien. Magalie, sentant ses poings contractés, se demanda comment elle ferait pour trouver ce mot de passe.
La musique s’arrêta, le ciel s’assombrit, les nuages se mettaient en place.
Elle se dirigea vers le tourne-disque dans le salon pour changer le vinyle. Hésitant entre Beethoven et Mozart, elle décida pour ce dernier. Après tout, pourquoi mettrait-elle le compositeur favori de sa sœur alors que celle-ci la faisait enrager ?
Quelle drôle de sensation ! Elle trouvait curieux d’être en furie contre une personne qui n’existait plus. Pourtant, la tension de sa mâchoire était bien réelle. Sa sœur avait toujours su comment la faire sortir de ses gonds.
Puis, un éclair se produisit dans son esprit.
Pourquoi n’y avait-elle pas pensé plus tôt ? Elle se rappelait le jeu idiot qui la mettait en rogne et qui l’enrageait autant aujourd’hui. Son aînée lui barrait le passage lorsqu’elle voulait aller dans sa chambre, à la salle de bain ou au sous-sol, et lui lançait : « Si tu veux passer, tu dois me donner le mot de passe. » Elle lui disait un mot qui, évidemment, n’était jamais le bon. « Non, c’était celui d’hier. Devine celui d’aujourd’hui, rétorquait sa sœur.
— Laisse-moi passer, » s’offusquait Magalie en essayant de la bousculer. Ce qu’elle ne réussissait jamais, étant donné la différence d’âge entre les deux sœurs. Puis, leur mère, exaspérée par les cris, finissait par libérer la plus jeune du joug de l’aînée. Ce jeu stupide de la frontière l’avait frustrée toute son enfance. Car lorsque Magalie lui jouait le même tour, Sylvie lui tapait inévitablement dessus et franchissait l’obstacle sans aucune difficulté. Magalie pleurait de frustration de ne pas être la plus forte ni la plus grande. Aussi ridicule soit-il, ce jeu avait laissé une empreinte sur l’enfance de Magalie. Elle se sentait mal aimée comme si elle était obligée de payer son dû pour vivre dans cette famille. Un jour, Magalie essaya une autre stratégie. Prise dans l’éternel piège de la frontière, elle prononça un mot incompréhensible qu’elle venait d’inventer. À sa plus grande surprise, Sylvie l’avait laissée passer en décrétant que c’était leur langage secret. Dialecte impénétrable qui s’était limité à un seul mot : « yesomontérios ». Magalie réalisa qu’elle était la seule personne au monde à connaître ce mot qui voulait dire « oui ».
Ce roman est une œuvre de fiction. Les personnages et les lieux qui y sont décrits sont le fruit de l’imagination de l’auteure. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, ou avec des événements réels, serait purement fortuite.
© Francine Boilard
