Dans le chapitre précédent:

Magalie a commencé le ménage du bureau de sa sœur. Elle a trouvé une disquette cachée dans la bibliothèque. Après plusieurs tentatives, elle a réussi à trouver le mot de passe pour ouvrir un fichier adressé à son nom.

Chapitre 19

Le Molto allegro de Mozart était achevé depuis quelques minutes. Magalie venait de terminer la lecture de la lettre que sa sœur lui avait écrite le 15 juin et qui n’avait jamais atteint sa destination.

Penchée au-dessus de la cuvette de la salle de bain, elle vomit son déjeuner. Tremblante, elle redescendit et reprit place dans le fauteuil fleuri du bureau. Elle observa par la fenêtre la neige abondante qui commençait à tomber et le vent à rugir.

Elle relut la lettre.

Québec, 15 juin 1995.

Salut Magalie,

       Je t’ai téléphoné plusieurs fois aujourd’hui, mais je suis toujours tombée sur ton répondeur.

Magalie réfléchit. Pourquoi n’avait-elle pas eu le message de Sylvie? Le 15 juin, c’était le lendemain de sa rupture. Olivier l’avait harcelée sur son répondeur et avait probablement rempli sa boîte vocale. L’autre hypothèse était que Sylvie n’avait pas laissé de message. Magalie reprit sa lecture.

Au moment où tu consulteras cette lettre, j’espère avoir pu te joindre au téléphone. Sinon, ne t’inquiète pas, je suis chez mon amie Charlotte, à New York. Tu te souviens, j’ai étudié avec elle. Je m’attends à ce que tu me pardonnes d’annuler notre fin de semaine à la dernière minute. Je t’écris pour t’expliquer, dans les grandes lignes, ce qui me pousse à partir ainsi à New York. Tu trouveras, ci-joint, deux disquettes d’ordinateur. Tu dois garder ces deux disquettes en sécurité pour un certain temps. Quand je dis « sécurité », c’est dans le style coffret de sûreté à la banque, pas sous ton matelas!

On se parlera à mon retour des États-Unis, mais je te résume la situation. Je me suis encore fait avoir par un gars! Je suis bouleversée, désenchantée, désillusionnée… les maudits hommes ! Et en plus, j’ai peur de lui.

Je travaille sur un projet depuis deux ans pendant mes temps libres. Tout a commencé par hasard. Une découverte fabuleuse. Un de mes patients s’est aperçu que sa myopie s’était améliorée après que je lui aie prescrit une combinaison peu commune de médicaments. Il attribuait cette amélioration à sa médication. Tu me connais et, avec mon scepticisme de chercheuse scientifique, j’ai expliqué et convaincu ce patient que c’était tout simplement impossible. Mais ça m’avait mis la puce à l’oreille. Je t’épargne tous les détails techniques, surtout médicaux (que j’ai consignés sur ces disquettes) pour te révéler que j’ai ramassé depuis les deux dernières années des statistiques impressionnantes. Aussi étonnant que cela puisse paraître, ça balance comme tu dis dans ton jargon de comptable, ça marche.

Mon patient avait raison.

J’ai tout, ou presque, pour soutenir l’hypothèse saugrenue, à laquelle je ne croyais pas moi-même, il y a deux ans. C’est pourquoi je n’en ai parlé à personne. L’occasion aurait été idéale pour ces messieurs misogynes avec lesquels je travaille pour se moquer de moi. Ne me traite pas de vieille fille enragée et frustrée, car j’en ai croisé plus d’une chercheuse à s’être fait couper l’herbe sous le pied. Évidemment, toujours par des hommes. J’étais rendue au point, dans mes analyses, où j’avais besoin de la collaboration d’un ophtalmologiste. J’ai rencontré Pierre Lormier dans un congrès. Tu te souviens de lui, papa et maman connaissaient ses parents. Donc, je me sentais plus en confiance avec lui.

Et comment donc!

Propriétaire d’une grosse clinique, il avait tout pour satisfaire les exigences. Il a bien ri de moi lorsque je lui ai expliqué mon projet sans lui fournir ma recette magique, mais, quand il a vu mes données, les chiffres l’ont impressionné. Je jubilais de fierté, d’autant plus qu’il est une sommité dans le domaine. Bref, il m’a prise au sérieux.

Mais, tout n’a pas tourné comme j’avais prévu.

Je suis tombée amoureuse de lui et lui de moi. Mais il est marié et… très manipulateur. Je n’arrive pas à comprendre comment j’ai pu aboutir là après ce que j’ai vécu avec Louis. Comment ai-je pu me laisser séduire par un homme marié? J’avais eu tellement mal quand Louis m’a trompée, pour moi, cela était inconcevable que quelqu’un fasse subir cela à une autre personne. Tout ce que je peux te dire pour ma défense, c’est que Pierre a un charme irrésistible.

Magalie sentit son estomac se contracter à nouveau.

Tu comprends pourquoi je ne m’en suis pas vantée et je ne t’en ai pas parlé! Les choses ont tourné au vinaigre quand j’ai commencé à remarquer de l’agressivité de sa part. J’ai saisi que tout ce qu’il désirait, c’était ma recette magique, pour pouvoir avoir le contrôle, comme il dit.

Ces mots résonnèrent dans la tête de Magalie.

Il veut que j’arrête mes recherches, car cela pourrait mettre en péril sa situation financière. Il a de grosses dettes.

Oui, ça, j’en sais quelque chose, songea Magalie.

Il croit que, si la moindre rumeur sur mon projet sort, plus personne ne voudra se faire opérer au laser. Et il n’a pas tort! Hier soir, nous avons eu une discussion, il avait bu. Imagine-toi qu’il m’a giflée si fort que j’en suis tombée par terre. J’étais aussi scandalisée, qu’estomaquée, moi qui n’ai jamais eu de claque ni de mon père ni de ma mère. Heureusement, il est parti, mais j’ai peur qu’il ne revienne. Et c’est pourquoi je t’envoie ces deux disquettes. Prends-en soin comme la prunell

 La lettre s’interrompait ainsi sur un mot inachevé.

Stéphanie avait dû arriver à ce moment-là, pensa Magalie. Et Sylvie avait caché la disquette. Elle comprenait maintenant. Ce n’était pas le père de Stéphanie qui avait sonné une deuxième fois, c’était Pierre.

Sûrement.

Désemparée, elle songeait aux renseignements que contenait cette lettre. Sylvie, une maîtresse battue.

Une image apparut dans l’esprit de Magalie, celle de la dernière femme battue qu’elle avait vue.

Chez le dentiste.

Et qui l’avait mise si mal à l’aise.

Un déclic dans sa tête.

Comment ne l’avait-elle pas reconnue?

C’était Joanie, l’épouse de Pierre.

C’est pourquoi elle avait eu cette impression de déjà-vu lorsqu’elle l’avait observée au restaurant avec son mari.

Pierre battait sa femme.

Idiote, pourquoi ne t’es-tu pas souvenue d’elle tout de suite?

Spasme de l’estomac.

Allait-elle vomir de nouveau? Le malaise physique s’estompa, mais pas son malaise psychologique. Des larmes brûlantes se mirent à couler. Magalie se sentait perdue dans un kaléidoscope d’images incongrues.

Dehors, la tempête empirait.

Pierre avait tué Sylvie.

Magalie avait fait l’amour avec le meurtrier de sa sœur, qui avait été aussi son amant. Elle s’était ouverte à lui dans sa plus profonde intimité sans aucune peur.

Une fêlure bougea au tréfonds d’elle, celle d’une plaque tectonique.

Lentement.

Un sentiment de honte ainsi qu’une foule d’images la submergèrent.

Elle se souvint d’un moment, elle devait avoir six ans. Elle avait explosé de colère parce qu’elle ne voulait plus porter les anciens vêtements de sa sœur. Sa mère lui avait répliqué que le budget était serré, mais comment une enfant de cet âge pouvait comprendre?

Sa maman achetait toujours des vêtements flambant neufs pour Sylvie et jamais pour Magalie. Elle se rappela la déception, le chagrin qu’elle avait ressenti lorsqu’elle avait déballé un cadeau de fête : la poupée Barbie de Sylvie. Sylvie, qui était devenue trop grande pour jouer à la poupée, madame Douchard l’avait refilée à Magalie. Souriant à sa fille, elle lui avait dit qu’elle avait cousu les habits neufs de Barbie avec des guenilles et de vieux coupons de tissus. Sa mère était si fière. La petite s’était demandé comment sa maman avait pu lui causer tant de peine, sans s’en rendre compte.

 Magalie se revit à treize ans. Sa mère l’emmenait magasiner dans le placard de cèdre tandis que ses amies se rendaient dans les commerces avec leurs mères. « On économise du temps en plus », avait répondu madame Douchard lorsque Magalie lui avait expliqué son désir. Sa mère y allait pourtant avec Sylvie. Avec sa grande. Elle, la petite, la laissée pour compte. Née sept ans après l’aînée, elle avait l’impression que sa venue au monde n’était pas voulue. Un cadeau tombé du ciel, répétait sa mère. Un accident, selon Magalie.

À dix-sept ans, alors qu’elle débordait d’envie de rencontrer des garçons, sa mère lui avait organisé un rendez-vous sans lui en parler. Magalie avait refusé de sortir avec l’affreux jeune homme de vingt-trois ans, boutonneux et maigre comme un polichinelle. Il ne valait rien pour Sylvie, mais il ferait l’affaire pour elle. Une insulte pour Magalie.

Pourquoi pensait-elle à ces anciennes histoires ? Aux vieilles affaires de sa sœur?

Un tremblement de terre faisait rage en elle. Des larmes coulaient sur ses joues.

Elle se leva pour se moucher. Puis, elle retourna s’asseoir dans le fauteuil et essaya de se calmer. Peu importait sa désillusion, elle devait réfléchir. Ses pensées se bousculaient dans sa tête et virevoltaient à la même vitesse que les flocons de neige à l’extérieur.

Pierre s’était intéressé à l’ordinateur de Sylvie. Il avait essayé de la monter contre Gina, contre Olivier. Il l’encourageait de façon excessive à s’occuper des affaires de Sylvie.

Tout s’emboîtait.

Qu’allait-elle faire? Elle se leva pour téléphoner, elle hésitait entre appeler Gina tout de suite ou après avoir rejoint l’inspecteur Duclerc. Elle décrocha le combiné, mais le redéposa aussitôt.

Comment allait-elle réagir demain face à Pierre? Rien que d’y songer, la peur lui nouait l’estomac. Elle reprit la lettre sur le bureau et s’interrogea en la regardant. Après relecture, Magalie avait la certitude d’avoir la preuve du meurtre entre les mains.

Ses émotions tournaient comme ce maelstrom de flocons. Magalie devait montrer cette lettre à Duclerc. Elle se demanda où elle avait noté le numéro de téléphone pour le joindre quand un bruit la fit sursauter.

On frappait à la fenêtre.

Elle se retourna et son cœur se mit à battre plus rapidement lorsqu’elle vit la silhouette se diriger vers la porte d’entrée, qu’elle n’avait pas verrouillée.


Ce roman est une œuvre de fiction. Les personnages et les lieux qui y sont décrits sont le fruit de l’imagination de l’auteure. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, ou avec des événements réels, serait purement fortuite.

© Francine Boilard