Dans le chapitre précédent:
Un dimanche matin où il faisait tempête, Magalie a lu la dernière lettre de sa sœur et a compris beaucoup de choses. Cela a ravivé plusieurs souvenirs douloureux. Elle allait appeler l’inspecteur Duclerc lorsque quelqu’un est arrivé.
Chapitre 20
Prise de panique, elle glissa la lettre et les deux disquettes dans la fente, entre le coussin et le rebord du fauteuil. Elle se leva en essayant de ne pas s’affoler. Inutile de courir vers la porte, pour la verrouiller, Pierre l’avait déjà ouverte.
« Qu’est-ce que tu fais ici, tu es supposé être à Boston, lui demanda-t-elle en restant calme, mais blanche de peur.
— Crisse de tempête », répondit-il.
La barbe longue, les cheveux hirsutes, le manteau détaché, il avait l’air de quelqu’un qui n’a pas dormi de la nuit. En entrant dans le salon, elle remarqua son haleine.
« Salut ma belle. T’es-tu ennuyé de moi ?
— Je suis surprise de te voir ici. J’attendais plutôt ton téléphone, je n’ai pas été capable de te rejoindre hier.
— As-tu du scotch, réclama-t-il
— Du scotch, voyons Pierre, il n’est pas dix heures du matin. Qu’est-ce qui se passe ? »
Voyant son regard furieux, elle murmura :
« D’accord, je vais voir. » Elle se dirigea vers le buffet de la salle à manger. « Je ne sais pas si j’en ai, je n’en bois jamais, mais il reste peut-être de vieilles bouteilles, » ajouta-t-elle.
Ses mains tremblantes firent s’entrechoquer les flacons. Son cœur battait trop fort, elle avait la bouche sèche. Elle dénicha un scotch qui devait dater de plusieurs années.
— Oui, j’en ai, répondit-elle en espérant qu’il ne sentirait pas les trémolos dans sa voix.
Elle saisit un vieux verre old-fashioned sur le dessus du buffet et y versa le liquide ambré. Le cliquetis de la bouteille contre le verre taillé n’enterra pas le bruit du vent. « Calme-toi, pensa-t-elle. Il ne sait pas que tu as découvert la lettre. Bordel, il ne doit pas trouver les disquettes! » Elle lui tendit la boisson et sursauta en voyant qu’il avait un revolver dans sa main droite. Magalie sentit encore son haleine alcoolisée. « Pourquoi as-tu une arme, Pierre ?
— Mets le verre sur la table à café, assieds-toi, là », ordonna-t-il en pointant un fauteuil du salon avec l’arme. Magalie s’exécuta, affolée de le contrarier. Il s’installa sur le canapé. Elle se tenait les mains pour essayer d’en contrôler le tremblement et elle songea, avec effroi, qu’il allait peut-être la tuer.
La lettre cachée lui revenait à l’esprit. Est-ce qu’on retrouverait cette missive? Peut-être que Gina, par miracle, penserait à chercher là, lorsqu’on aurait retrouvé son cadavre. Un nœud dans l’estomac, elle réalisa qu’il ne savait pas ce qui était arrivé la veille. Elle n’avait pas pu le rejoindre après les révélations de Stéphanie. « Pourquoi es-tu revenu à Québec plus tôt? interrogea-t-elle. Qu’est-ce qui se passe? Pourquoi cette arme? » insista-t-elle avec le ton le plus naïf possible.
Un sentiment de désespoir l’envahit. « Calme-toi, il n’est pas au courant de la lettre de Sylvie, puisque je l’ai trouvée. » En un éclair, la lumière se fit dans son esprit. La peur l’avait empêchée de comprendre. Pierre devait croire que Stéphanie l’avait identifié.
« J’ai loué une auto à Boston et je suis revenu cette nuit. Je sais que tu sais, affirma-t-il.
— Que je sais quoi ?
— Que j’ai tué ta sœur ! C’était un accident. Crisse, pourquoi je ne me suis pas aperçu que quelqu’un était là? J’étais absolument sûr que personne ne m’avait vu.
— Tu as tué ma sœur, ne put s’empêcher de répéter Magalie.
— Tu m’en as donné de la misère, en installant le maudit système d’alarme. Je n’en suis pas revenu que tu aies remarqué que quelqu’un avait pissé chez vous! Ça prend une maudite téteuse de comptable pour se rendre compte d’un détail comme ça! J’ai été obligé de jouer le grand jeu si je voulais fouiller dans les affaires de ta sœur. Mais ils ne m’auront pas, câlisse. Maintenant, j’ai un plan. On va aller chez Stéphanie. J’y ai pensé toute la nuit. On va aller se débarrasser de la petite. Puis, tu vas m’aider. Elle te connaît, elle a confiance en toi.
— Voyons, Pierre, tu ne peux pas faire ça! C’est quoi cette histoire avec Stéphanie? » répliqua Magalie, essayant de jouer l’innocence. « Regarde-moi bien faire. Si tu crois qu’une petite écornifleuse va m’accuser de meurtre, il n’en est pas question. Elle va avoir un accident. Habille-toi, on va la chercher.
— N’y pense même pas, réagit Magalie.
— Tu n’as pas le choix, ordonna-t-il en la pointant avec l’arme.
— Pierre, tu vas tuer une enfant? Vraiment?
— Lève-toi et mets ton manteau, tabarnac, fut sa réponse. C’est de sa faute, la petite câlisse. »
Magalie ne savait plus quoi imaginer pour gagner du temps, mais elle réalisa qu’il devait aussi se débarrasser d’elle, puisqu’il venait de lui avouer le meurtre. « Faut que j’aille à la toilette, trouva-t-elle à dire.
— Bien, tu vas te retenir. Grouille-toi, on s’en va chez la petite. »
Elle se leva, prit le verre vide et se dirigea vers la cuisine. « Où tu vas? Stop! Qu’est-ce que tu fais? demanda-t-il, agressif.
— Je vais porter ton verre dans la cuisine, rétorqua-t-elle.
— Lâche-moi tes maudites manies, puis mets ton manteau. »
Elle replaça le verre sur la table à café. « Si elle n’est pas chez elle?
— Tu vas la trouver. Avance, » ordonna-t-il en pointant de nouveau le revolver. Elle ouvrit le placard, mit une parka et enfila des bottes. « On va prendre ton auto, as-tu tes clés? » demanda-t-il.
Elle se retourna vers la table de l’entrée, prit son sac. Il posa sa main sur une épaule et, de l’autre, planta la pointe de l’arme dans ses côtes. « Je t’avertis, ne fais pas de niaiseries. Ouvre la porte. »
Elle tourna la poignée, la neige s’engouffra dans le vestibule. Lorsqu’elle mit le pied sur le pas de la porte, le mugissement du vent la pétrifia. Elle entraperçut une ombre dans son champ visuel droit. Sans retourner la tête, elle s’exclama : « Oh! Je pense que mes clés sont dans les poches de mon autre manteau.
— Ouvre ta sacoche, vérifie. »
Elle obtempéra et referma la porte pour empêcher la neige et la bourrasque de s’engouffrer dans la maison. « J’ai mis mon autre manteau hier soir pour le souper chez mon patron. Les clés doivent être là. »
Toujours menacée, elle se tourna, entra, ouvrit la penderie et fouilla dans son manteau. Elle saisit les clés et affirma : « Voilà, je les ai. Pierre, tu ne peux pas aller tuer Stéphanie, reprit-elle un ton plus haut. Ça n’a aucun sens.
— Ferme ta gueule et avance, » commanda-t-il.
Magalie referma le placard et le duo se dirigea à nouveau vers la porte extérieure, Magalie devant Pierre. Elle ouvrit et la neige pénétra encore dans le vestibule. Elle traversa le pas et, lorsque Pierre franchit à son tour le seuil, l’ombre à droite bougea et s’exclama:
« STOP! »
Magalie se retourna enfin. Ahurie, elle aperçut l’inspecteur Duclerc qui braquait un pistolet vers Pierre.
« Ça s’arrête ici, docteur Lormier, continua le policier.
— Je vais la tuer, j’ai un revolver pointé sur elle », menaça le médecin.
Magalie se mit à respirer bruyamment.
« Baissez votre arme, » ordonna Duclerc.
Magalie haletait de plus en plus fort. « Arrête tes hosties de niaiseries, Mag. Je vais la tirer, », annonça-t-il en regardant le policier dans les yeux.
Soudain, les genoux de Magalie ployèrent dans une feinte bien maîtrisée. Pierre, désarçonné, se retourna et fit feu sur le policier. Il l’atteignit à l’épaule.
Magalie en profita pour saisir la pelle à neige à gauche de la porte et assena un coup à la tête de Pierre. Celui-ci chancela pendant une fraction de seconde, ce qui permit à Duclerc de viser. L’arme de Pierre tomba par terre, Magalie s’en empara. Sonné, le médecin essaya de se tenir debout en s’accrochant à la rampe.
« Espèce de fumier, c’est toi qui mérites de mourir, sanglota-t-elle.
— Si tu penses que je vais me laisser tuer par toi, » lui cracha-t-il au visage avec sa mauvaise haleine. Il amorça un mouvement vers elle, Magalie n’eut pas le temps de réfléchir, elle entendit un coup de feu et Pierre s’écroula.
Ce roman est une œuvre de fiction. Les personnages et les lieux qui y sont décrits sont le fruit de l’imagination de l’auteure. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, ou avec des événements réels, serait purement fortuite.
© Francine Boilard
