Chapitre 1 de La dernière lettre de ma soeur

Six mois plus tôt

Assise à sa table de travail, un stylo à la main, Magalie essayait de se concentrer. Il n’y avait rien à faire, la logique démontrée à la page soixante-quinze de son livre de comptabilité n’arrivait pas à lui entrer dans la tête. La boule qu’elle avait dans la gorge occupait tout son esprit. Magalie se sentait lourde, épuisée.

Pourtant, deux jours plus tôt, son étude allait bien, mais sa vie avait chaviré après cette querelle où elle avait rompu avec Olivier. Tout lui semblait si terne maintenant malgré la lumière de ce soleil de juin qui envahissait son salon. « Étonnant, comment, en un instant, notre existence peut changer ! », pensa-t-elle. Elle était loin de se douter que sa vie prendrait encore un nouveau tournant quelques minutes plus tard.

Elle savait que la couleur de son divan ne pouvait s’être modifiée en moins de quarante-huit heures, mais le voile de ressentiment qui l’accablait était si lourd que le rose du velours de son sofa avait pâli. Ses plantes semblaient molles et avachies malgré les compliments que lui avait faits la veille son amie Maude. Le bruit de la circulation plus bas la laissait amère et malheureuse. Rien n’avait changé, pourtant tout était si différent. Elle lissa le pantalon qu’elle portait. Signé d’un grand couturier, cet ensemble acheté en compagnie de Maude rehaussait le bleu pourpre de ses yeux et mettait en valeur sa silhouette déjà parfaite. Dans la boutique, sa copine lui avait dit d’un air ébahi, en regardant le prix sur l’étiquette : « Eh bien, ma vieille ! Tu vas être serrée dans ton budget pendant les prochaines semaines, mais si ça peut te consoler de ta peine d’amour. » Magalie avait eu un sourire un peu figé. « Zut, avait-elle pensé, c’était peut-être une erreur d’emmener cette Maude magasiner avec moi. » Magalie était économe sauf en ce qui concernait ses vêtements et la mode.

Sa sœur, Sylvie, lui avait fait promettre d’être toujours discrète au sujet de leur situation financière. C’était un conseil prudent que la petite sœur fut contente d’avoir suivi après quelques mois de vie commune. Olivier dépensait à une vitesse fulgurante. Il représentait tout le contraire de Magalie qui adorait calculer le contenu de ses goussets. Bien d’autres antagonismes entre elle et Olivier avaient émergé avec le temps. Elle se félicitait d’avoir eu la force de rompre.

Alors pourquoi, en ce moment, se sentait-elle si tiraillée ? Elle n’avait qu’une seule envie : entendre SA voix. Elle se demanda comment elle pouvait avoir une idée aussi irrationnelle alors qu’elle ne remettait pas en doute sa décision, qu’elle ne regrettait rien.

Cette chicane avait commencé de façon anodine par un simple coup de téléphone. « Salut, Magalie, c’est Jean-François. Est-ce que je peux parler à Olivier ?

— Il n’est pas là. Veux-tu que je lui fasse un message ?

— Dis-lui que ça marche pour le parapente en fin de semaine.

— Le parapente ? avait-elle répliqué, étonnée.

— Oui, le parapente, Olivier a dû t’en parler ?

— Ah ! Oui, oui, avait-elle menti.

— Bien finalement, ça fonctionne, Luc nous prête son chalet au mont Sainte-Anne. Je suis content, j’ai hâte d’essayer ça. J’en rêve depuis trois semaines.

— Ah bon ! dit-elle en se demandant depuis combien de temps Olivier en rêvait, lui.

— Ne t’inquiète pas, Magalie, c’est sans danger. Je vais le surveiller ton Olivier, je vais lui faire porter son casque, je te le promets. Et il n’y aura pas de filles au chalet.

— Voyons, Jean-François, ça va, il n’y a pas de problème. Tu peux compter sur moi pour lui faire le message. » Ça, il pouvait être certain qu’elle allait lui en parler.

Lorsque Olivier était arrivé, il avait franchi la porte, comme d’habitude, avec l’assurance de celui qui sait plaire. Elle ne pouvait s’empêcher de ressentir toujours le même attrait physique que lorsqu’elle l’avait aperçu la première fois dans un cours à l’université. Les cheveux courts et blonds, la mâchoire carrée à l’anglo-saxonne, il possédait un sourire de Dieu et un physique athlétique qu’il prenait grand soin de bien vêtir. Olivier avait du charisme. Les femmes le trouvaient attirant et les hommes le jugeaient sympathique ; tout le monde aimait Olivier Dumontier. Hélas, ce charme qu’il exerçait aussi sur Magalie commençait à s’émousser depuis quelques semaines. Elle en était venue, avec le temps, à connaître sa vraie nature. Olivier était beau comme un vase chinois. Beau et précieux, mais creux et vide. Elle avait cru pouvoir combler ce vide, mais il s’était avéré être un puits sans fond.

Elle attendit qu’il eût enlevé la veste en daim qu’elle lui avait offerte à son dernier anniversaire. Puis, elle lui avait demandé en l’embrassant : « Tu es certain que ça ne te dérange pas trop que j’aille à Québec visiter ma sœur en fin de semaine ?

— Non, non, vas-y.

— Tu pourrais venir avec moi ?

— Tu le sais bien que Sylvie et moi, on est comme chien et chat. Je vais rester ici, je vais aller jouer au squash avec Jean-François. Puis, on ira souper et prendre une bière avec des amis à lui. »

Comment pouvait-il lui mentir ainsi ? De ses prunelles bleues, il la regardait, la fixait droit dans les yeux. Si elle n’avait pas eu ce coup de fil de Jean-François, elle l’aurait cru sans le moindre doute. « Excellent comédien », se dit-elle éberluée. Les soupçons qui pointaient en elle depuis quelque temps en étaient d’autant plus exacerbés. Elle répliqua : « Il y a juste un petit problème dans ton organisation de fin de semaine. Jean-François a téléphoné tout à l’heure. Je doute qu’il puisse aller jouer au squash parce que Luc va vous prêter le chalet et les parapentes vous attendent. » Le visage d’Olivier se figea dans un rictus. « Oups, on dirait que je viens de me faire avoir ! »

— Tu peux le dire ! Est-ce qu’il y en a beaucoup d’autres, de petits mensonges comme celui-ci ?

— Bien non, Ti-Mine.

— Ne m’appelle pas Ti-Mine.

— J’ai pensé que ça t’inquiéterait si tu le savais.

— Cela n’a aucun rapport. La franchise, la communication dans un couple, Olivier, c’est important. Comment veux-tu que j’aie confiance en toi ? Tu passes ton temps à me faire des entourloupettes. C’est comme avec l’histoire de la cocaïne. Après la crise que je t’ai faite, j’imaginais que tu avais compris.

— Tu ne l’as pas digérée encore celle-là. Reviens-en, ce n’est pas grave de sniffer une fois de temps en temps la fin de semaine.

— Non, moi, le seul Coke que je consomme c’est celui qu’on boit en mangeant des chips et des peanuts. Bordel de merde, tu ne te rends pas compte du danger.

— De toute façon, je t’ai dit que je n’en prendrai plus.

— Tu ne prends plus de coke et tu joues au squash avec Jean-François. C’est ça ! Est-ce que je suis une tarte ?

— C’est toi qui passes ton temps à me harceler de questions. Je suis comme un prisonnier. Tu es toujours après moi ! J’ai de la misère à aller boire une bière avec mes chums. »

Tilt !

En entendant ces paroles, Magalie sentit un déclic à l’intérieur d’elle, comme si quelque chose s’était décroché. Une décision venait de se prendre quelque part en elle.

« Console-toi, car là, tu vas pouvoir aller trinquer comme tu veux et quand tu veux. Tu pourras faire du parapente, du parachute et même du bungee si tu le désires. Moi, je m’en contrefiche à présent. J’en ai assez d’un éternel adolescent qui ne pense qu’à s’amuser. Regarde-toi à vingt-sept ans ; tu n’es même pas capable de finir un bac. Depuis que je te connais, tu as butiné de la comptabilité au droit, puis en psychologie et maintenant tu es rendu en sociologie. Branche-toi, Olivier. Arrête de jouer, de faire la fête, fais quelque chose de ta vie ! Tu es incapable de garder un job d’été. C’est moi qui paie toutes les factures à la fin du mois. Je veux me marier et avoir des enfants. Je ne pourrai pas en avoir à cinquante ans quand tu auras peut-être fini de festoyer. Et encore là, ce n’est pas certain que tu auras mûri ! »

En prononçant ces mots, elle avait saisi une valise et commencé à vider les tiroirs et la garde-robe pour foutre les affaires d’Olivier dedans. Car pour cela aussi, elle savait qu’elle ne pouvait pas compter sur lui. « C’est terminé, j’en ai assez et je ne veux plus te voir », lui avait-elle dit en ouvrant la porte. « Ne te fâche pas », avait-il riposté en franchissant malgré lui le seuil.

Bang ! Elle claqua la porte.

Blessé dans son orgueil, il saisit son bagage et partit sans se retourner. Il avait la conviction que la tempête serait calmée dans quelque temps : elle lui retomberait dans les bras, elle serait désolée d’avoir été si dure avec lui. Il connaissait bien la susceptibilité de Magalie. Même si, jusqu’à maintenant, elle ne lui avait jamais fait de si grosse crise, il avait la certitude de pouvoir regagner son cœur dans les prochains jours.

Quarante-huit heures plus tard et quelques centaines de dollars dépensés en vêtements, Magalie ressentait encore un grand vide en elle. Au lieu de se sentir libérée, elle n’avait qu’une envie : qu’Olivier la serre dans ses bras.

Elle se leva pour se servir un verre de jus de fruits, mais, lorsque sa main toucha la porte du réfrigérateur, le carillon de l’entrée la surprit. Elle n’attendait personne. Qui d’autre qu’Olivier pouvait sonner ? Elle s’approcha, silencieuse comme un félin, et regarda par le judas. Elle vit un inconnu.

« Qui est là ? demanda-t-elle à travers la cloison, le cœur battant.

— Police de Montréal.

— Avez-vous votre insigne ? » répliqua-t-elle en ouvrant à l’homme vêtu en civil.

Après avoir effectué les vérifications d’usage, elle le laissa entrer dans son appartement, intriguée. Une myriade de scénarios défila dans sa tête en une fraction de seconde. Olivier avait peut-être eu un accident de voiture ou de parapente ou il s’était peut-être fait arrêter pour possession de drogue.

Lorsqu’elle referma la porte, quelques minutes plus tard, elle s’effondra sur son divan.


Ce roman est une œuvre de fiction. Les personnages et les lieux qui y sont décrits sont le fruit de l’imagination de l’auteure. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, ou avec des événements réels, serait purement fortuite.

© Francine Boilard